Moutier, Quo Vadis?

Nous sommes en 2016. Toute la Suisse est occupée par les Fédéral­istes. Toute? Non! Un vil­lage peu­plé d’irréductibles Jurassiens résiste encore et tou­jours aux struc­tures octroyées lors du Con­grès de Vienne 200 ans aupar­a­vant. Et la vie n’est pas facile pour les gar­nisons de poli­to­logues défen­dant des approches dif­férentes pour expli­quer cette sit­u­a­tion…

Par­ler de la Suisse poli­tique aux col­lègues inter­na­tionaux sus­cite sou­vent des bâille­ments. Certes, il y a l’UDC, qui a boulever­sé le sys­tème des par­tis ces deux dernières décen­nies. Mais pas aus­si pro­fondé­ment que Syriza en Grèce ou le M5S en Ital­ie. Certes, les accords bilatéraux avec l’Union Européenne sem­blent présen­ter une con­fig­u­ra­tion assez unique… Mais d’autres pays comme la Norvège ou l’Islande se trou­vent dans des sit­u­a­tions sim­i­laires, et d’autres encore comme le Roy­aume-Uni y aspirent.

Contexte suisse…

Enfin et surtout, la Suisse est un pays fédéral, avec qua­tre langues ter­ri­to­ri­al­isées et deux reli­gions his­toriques, con­sti­tué de 26 can­tons et 2’300 com­munes autonomes. Or, même si d’autres fédéra­tions la dépassent en ter­mes de diver­sité cul­turelle (p.ex. l’Inde et la Russie) ou de nom­bre d’unités régionales et locales (p.ex. les Etats-Unis et le Brésil), c’est la com­bi­nai­son de ces trois fac­teurs qui rend le cas de Mouti­er telle­ment spé­cial.

Mouti­er? Oui, Mouti­er, ce vil­lage avec une his­toire pas encore ter­minée; situé au car­refour des forces inter­cul­turelles et cible des attrac­tions con­fédérales; où des accords bilatéraux (entre les can­tons du Jura et de Berne) ont bel et bien été signés; et dont le des­tin pos­sède même un lien étroit avec des rap­ports de force entre les dif­férents par­tis poli­tiques. Mouti­er donc.

…enjeux jurassiens…

Mais par­tons du début, même si l’histoire du Jura (bernois) est déjà assez bien con­nue. Anci­enne par­tie de la prin­ci­pauté épis­co­pale de Bâle, sept dis­tricts furent attribués au can­ton de Berne en 1815. Trois dev­in­rent le can­ton de Jura, en 1978/9 (Delé­mont, Franch­es-Mon­tagnes et Por­ren­truy). Un autre (le dis­trict de Lau­fon), devenu exclave, rejoignit le can­ton de Bâle-Cam­pagne (BL), entre 1989 et 1993. Trois dis­tricts enfin décidèrent de rester dans le can­ton de Berne, for­mant ain­si le nou­veau Jura bernois: La Neu­veville, Courte­lary et le dis­trict de Mouti­er. Le tableau 1 mon­tre pour cha­cun de ces ter­ri­toires la com­po­si­tion cul­turelle majori­taire.

Tableau 1 :

Jura

Cette sit­u­a­tion est le résul­tat de non moins de trois séries de vota­tions. Le pre­mier vote eut lieu le 14 juin 1974 dans tout l’ancien Jura bernois (les sept dis­tricts). Une majorité sim­ple (52%) déci­da de quit­ter Berne. Un deux­ième vote se tint en mars 1975 dans les trois dis­tricts du futur Jura bernois (ain­si que dans le Lau­fon), qui décidèrent tous de rester avec Berne.

Enfin, le troisième vote de sep­tem­bre 1975 ne con­cer­na que quelques com­munes situées le long de la nou­velle fron­tière can­tonale. Cela y engen­dra de légères mod­i­fi­ca­tions (graphique 1) sans pour­tant remet­tre en ques­tion ni la nais­sance du dernier et plus jeune can­ton suisse, la République et Can­ton du Jura (JU), ni la sit­u­a­tion de Mouti­er, où 54% refusèrent de rejoin­dre ce nou­veau can­ton.

Graphique 1: 

Jura

…et le futur de Moutier

Mais comme après chaque vota­tion, il y a tou­jours des déçus et mécon­tents. Ce fut d’autant plus le cas après 1975, car l’ancien Jura bernois res­ta divisé (voir «irlan­disé»), alors même qu’au pre­mier scrutin une majorité vota pour la créa­tion du nou­veau can­ton.

Après de nom­breuses années d’agitations et de dis­cus­sions, un nou­veau scrutin fut annon­cé pour novem­bre 2013. Organ­isé en même temps dans le can­ton du Jura et dans le Jura bernois, des dis­cus­sions con­sti­tu­tion­nelles por­tant sur la créa­tion d’un nou­veau can­ton devaient être lancées au cas où les élec­torats des deux ter­ri­toires l’approuveraient séparé­ment. Or, ce ne fut pas le cas. La nette majorité de Oui au Jura fut con­trée par une claire majorité de Non dans le Jura bernois.

Seule excep­tion: Mouti­er, où pour la pre­mière fois dans son his­toire, une majorité (55%) a voté pour la créa­tion d’un nou­veau can­ton. Le 18 juin 2017, Mouti­er votera donc encore, cette fois-ci sur son départ défini­tif de Berne. Mais pourquoi? Le résul­tat de 2013 a été l’objet d’une étude qui vient d’être pub­liée.

Héritage culturel et préférences politiques

Dans cet arti­cle, nous avons dévelop­pé une approche théorique qui regarde les êtres humains comme des acteurs rationnels, mais avec une forte base cul­turelle. Cette dernière influ­ence les réflex­ions indi­vidu­elles à tra­vers les valeurs, les attentes et donc aus­si les préférences poli­tiques trans­mis­es prin­ci­pale­ment par la famille, les amis, à l’école et au tra­vail. Plus spé­ci­fique­ment, au niveau de toutes les com­munes du Jura bernois, nous avons con­staté que la com­po­si­tion cul­turelle explique très bien son com­porte­ment élec­toral : plus elle com­pre­nait de Catholiques et de Fran­coph­o­nes, plus une com­mune votait pour (le lance­ment de la procé­dure por­tant sur) la créa­tion d’un nou­veau can­ton. Cette cor­réla­tion était d’autant plus forte lorsque la com­mune se trou­vait proche de Delé­mont, cap­i­tale du can­ton de Jura.

En out­re, nous avons sup­posé que la déci­sion à pren­dre ce jour-là ne por­tait pas seule­ment sur la forme de l’Etat («Berne», «Jura», «Arc Jurassien», etc.), mais aus­si sur son con­tenu – en bref, entre inter­ven­tion­nisme et égal­i­tarisme (JU) et lais­sez-faire et indi­vid­u­al­isme (BE). Pour mesur­er ces préférences poli­tiques plus directe­ment, nous avons util­isé les résul­tats de la vota­tion du 13 févri­er 2011 con­cer­nant l’initiative sur les armes ain­si que le résul­tat des par­tis social­istes (PS bernois et PS autonome du Jura-sud) aux dernières élec­tions can­tonales (mars 2014).

Résul­tat: les racines cul­turelles aident à mieux com­pren­dre les préférences poli­tiques, lesquelles à leur tour nous aident à inter­préter le vote de novem­bre 2013. Le graphique 2 démon­tre les effets mar­gin­aux de ces trois vari­ables, c’est-à-dire l’influence isolée d’un fac­teur au niveau des com­munes en assumant que toutes leurs autres car­ac­téris­tiques soient égales.

Graphique 2: 

Jura

«Il pleuvra la liberté!»

Que devien­dra donc ce vil­lage peu­plé d’irréductibles Jurassiens? Quar­ante ans après le pre­mier vote en faveur de la créa­tion du can­ton du Jura, le 14 juin 2014, le maire de Mouti­er, Maxime Zuber (PSA-JS), ter­mi­nait un dis­cours avec les paroles suiv­antes: «En 2017, il pleu­vra à Mouti­er […] Si vous le voulez, il pleu­vra la Lib­erté!».

Ces mots d’un politi­cien couron­né du suc­cès (Zuber siège au Grand Con­seil bernois depuis 2002 et est maire de Mouti­er depuis 1994, mais quit­tera la poli­tique le 1er août 2016) révè­lent l’importance de la ques­tion jurassi­enne qui pour­ra bien­tôt être réglée.

Ques­tion impor­tante tout d’abord pour les can­tons de Berne et du Jura, en ter­mes de perte ou de gain; mais impor­tante aus­si pour la Suisse entière, qui pour­ra démon­tr­er (en pen­sant à l’Écosse et la Cat­a­logne, par exem­ple) une fois de plus com­ment résoudre un con­flit cul­turel, poli­tique et surtout ter­ri­to­r­i­al à tra­vers la con­cor­dance, la patience, le fédéral­isme et la démoc­ra­tie directe. Car la lib­erté de tous n’est-elle pas plus que la sim­ple somme des lib­ertés de cha­cun?


Lit­téra­ture:

Note de l’auteur: Je remer­cie André Fazi, Uni­ver­sité de Corse, pour son sou­tien lin­guis­tique indis­pens­able.

Foto: Wiki­me­dia Com­mons

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