Ce que les sciences sociales font aux discussions de bistrot

Dans un liv­re qui vient de parait­re, 17 jeu­nes cher­cheurs en sci­en­ces poli­ti­ques ou socia­les ont choi­si de répond­re à 15 ques­ti­ons qui fâchent ou que tout le mon­de se pose : les étran­gers volent-ils not­re tra­vail ? Les citoy­ens sont-ils trop bêtes pour voter ? Peut-on tout dire au nom de la liber­té d’expression ? Les jeu­nes pro­fi­tent-ils du chô­mage ? En uti­li­sant des outils sci­en­ti­fi­ques, mais en les ren­dant acces­si­bles au grand public, les auteurs ont eu à cœur de pro­po­ser une réfle­xi­on à la fois exi­ge­an­te et clai­re qui per­met­te d’aborder de maniè­re sérieu­se des ques­ti­ons qui ne ces­sent de reve­nir dans le débat public et dont les répon­ses ne sont pas tou­jours cel­les que l’on croit. Un liv­re auda­cieux et sti­mu­lant, illus­tré par le des­si­na­teur Mix & Remix.

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Je ne me fie qua­si jamais aux pre­miè­res pen­sées qui me vien­nent.

René Des­car­tes, Dis­cours de la métho­de

Qui ne s’est jamais vu deman­der : « Mais à quoi ser­vent les sci­en­ces socia­les ? » Tour à tour, ce domai­ne de recher­che fécond a été soupçon­né de ne pas être uti­le, de ne pas être une véri­ta­ble sci­ence ou d’être au ser­vice de la gau­che. Les plus témér­ai­res ont même récla­mé l’arrêt de son finan­ce­ment public[1].

Par­mi de nom­breux exemp­les récents, men­ti­onnons l’article de Luk Van Lan­gen­ho­ve publié en 2012 dans la revue Natu­re qui dénon­ce le man­que d’utilité des sci­en­ces socia­les (Van Lan­gen­ho­ve 2012). L’auteur exhor­te les cher­cheurs à s’intéresser aux ques­ti­ons de por­tée mon­dia­le, tel­les que la pau­vre­té, le chan­ge­ment cli­ma­tique ou la sécu­rité ali­men­taire, et plai­de pour que les sci­en­ces socia­les influ­en­cent davan­ta­ge les déci­deurs poli­ti­ques.

Dans un aut­re regist­re, le blog de Frea­ko­no­mics a récem­ment publié un post inti­tu­lé « Quel­le sci­ence socia­le doit-on éli­mi­ner ? ». Ce bil­let deman­dait aux internau­tes de choi­sir la disci­pli­ne en sci­en­ces socia­les qui ne dev­rait plus, selon eux, être finan­cée par les deni­ers publics. Selon 49% des lec­teurs, la socio­lo­gie ne méri­te­rait plus d’être finan­cée, sui­vie par la sci­ence poli­tique (29 %), l’économie (12 %) et, pour finir, la psy­cho­lo­gie (10 %). Pour ces internau­tes, la socio­lo­gie et la sci­ence poli­tique sont sou­vent trop décon­nec­tées de la réa­lité. De plus, ces deux disci­pli­nes serai­ent deve­nues inu­ti­les, car elles ne pro­po­sent pas de solu­ti­ons aux pro­blè­mes poli­ti­ques et soci­aux que nos socié­tés ren­con­t­rent aujourd’hui.

Tou­te­fois, ces cri­ti­ques ne font pas jus­ti­ce aux nom­breu­ses avan­cées de la recher­che en sci­en­ces socia­les (Voir, par exemp­le, Van Rijn­soever 2012). De plus, elles omet­tent un objec­tif cen­tral que les sci­en­ces socia­les et les sci­en­ces exac­tes par­t­agent et qui con­cer­ne tou­te pen­sée sci­en­ti­fi­que, à savoir le dépas­se­ment du sens com­mun. C’est ce que Des­car­tes nom­mait le dou­te sys­té­ma­tique, Bacon le rejet des ido­les et Bour­dieu la rup­tu­re épis­té­mo­lo­gi­que. L’objectif de l’ouvrage que nous pro­po­sons est de per­pé­tu­er cet­te tra­di­ti­on en off­rant des syn­thè­ses sur des sujets abor­dés par des recher­ches sci­en­ti­fi­ques qui nous aident à dépas­ser le sens com­mun lorsque sont abor­dées des ques­ti­ons de socié­té popu­lai­res.

Par­ce que les sci­en­ces socia­les trai­tent de situa­ti­ons ou de pro­blè­mes aux­quels tout un cha­cun peut être con­fron­té et qui sont sou­vent instru­men­ta­li­sés dans le com­bat poli­tique – com­me le chô­mage, les élec­tions, la cri­mi­na­lité ou les discri­mi­na­ti­ons –, il n’est pas rare de voir les résul­tats de recher­ches sci­en­ti­fi­ques s’effacer au pro­fit de sté­réo­ty­pes, de préju­gés ou de rac­cour­cis dou­teux qui sont sou­vent pré­sen­tés à tort com­me des faits.

À ceux qui aurai­ent la mau­vai­se foi d’en dou­ter, il n’est pas dif­fi­ci­le de men­ti­on­ner quel­ques exemp­les : « Les fonc­tionn­aires sont pares­seux », « les Roms sont des vole­urs », « les noirs ont le ryth­me dans la peau », « les immi­grés ne veu­lent pas s’intégrer », « les poli­ti­ci­ens s’en met­tent plein les poches », « les artis­tes pro­fi­tent des allo­ca­ti­ons socia­les », et ain­si de sui­te. Les sci­en­ces socia­les, à l’aide de dis­po­si­tifs thé­o­ri­ques et métho­do­lo­gi­ques avé­rés, peu­vent, tou­te­fois, nous aider à cont­re­car­rer les aprio­ris sans fon­de­m­ents.

Mal­heu­re­u­se­ment, ce type de recher­che béné­fi­cie d’une audi­ence encore rela­ti­ve­ment rest­rein­te. En effet, les cher­cheur-e-s, pous­sé-e-s par une quête de per­for­mance aca­dé­mi­que mes­u­rée princi­pa­le­ment par la publi­ca­ti­on d’articles dans d’obscures revu­es, s’adressent en pre­mier lieu à leurs pairs et ne par­ti­ci­pent qu’occasionnellement aux débats publics. À tra­vers cet ouvra­ge et not­re sélec­tion de thé­ma­ti­ques par­ti­cu­liè­re­ment expo­sées, nous sou­hai­tons con­tri­buer non seu­le­ment à la dif­fu­si­on du savoir accu­mu­lé mais aus­si à la remi­se en ques­ti­on d’un cer­tain nombre de préju­gés. En d’autres mots, il s’agit de pro­po­ser une vul­ga­ri­sa­ti­on de la lit­té­ra­tu­re sci­en­ti­fi­que afin de la rend­re acces­si­ble à un lar­ge public – et, ce faisant, d’appeler à l’examen cri­tique des faus­ses évi­den­ces qui peu­ple­nt les débats publics. Ce liv­re s’adresse donc à tou­tes cel­les et tous ceux qui s’intéressent aux ques­ti­ons de socié­té – qu’ils ou elles soient novices ou aguer­ri-e-s.

C’est dans cet­te optique que quel­ques jeu­nes poli­to­lo­gues de l’Université de Genè­ve – qui ont ter­mi­né leur thè­se récem­ment ou qui sont sur le point de la ter­mi­ner – ont déci­dé de s’atteler à cet­te tâche de remi­se en ques­ti­on du sens com­mun et de dif­fu­si­on du savoir aca­dé­mi­que.

En bref, l’objectif de cet ouvra­ge est d’aborder des ques­ti­ons d’actualité et de socié­té que tout le mon­de s’est déjà posées au détour d’un café, mais aux­quel­les il est dif­fi­ci­le d’apporter des répon­ses clai­res et uni­vo­ques. Au con­trai­re, il exis­te sou­vent plu­sieurs répon­ses pos­si­bles aux ques­ti­ons sou­le­vées par les pro­blè­mes de socié­té. Not­re objec­tif n’est donc pas d’apporter des répon­ses défi­ni­ti­ves ou des solu­ti­ons tou­tes fai­tes à ces pro­blè­mes. Il s’agit plu­tôt de mett­re à la dis­po­si­ti­on de tout un cha­cun les outils que pro­po­sent les sci­en­ces socia­les afin de réflé­chir au mon­de dans lequel nous vivons.

BD

L’apport des sciences sociales

En quoi les sci­en­ces socia­les peu­vent-elles nous aider à mieux com­prend­re le mon­de dans lequel nous vivons ? Et pou­vons-nous nous fier aux expli­ca­ti­ons pro­po­sées par les sci­en­ces socia­les ? Selon Chal­mers, « [l’]époque moder­ne tient la sci­ence en hau­te esti­me. La croyan­ce que la sci­ence et ses métho­des ont quel­que cho­se de par­ti­cu­lier sem­ble lar­ge­ment par­ta­gée. » (Chal­mers 1987, p. 13.)

La par­ti­cu­la­rité de la sci­ence et de ses métho­des tien­drait à leur carac­tè­re rigo­u­re­ux et sys­té­ma­tique qui serait por­teur de pro­grès. En out­re, les résul­tats sci­en­ti­fi­ques dev­rai­ent pou­voir être vérifiables/réfutables et sou­mis à la cri­tique. Cela impli­que que les métho­des sci­en­ti­fi­ques doiv­ent pou­voir être repro­duc­tibles. Pour les ten­ants d’une défi­ni­ti­on mini­ma­le, la sci­ence peut se défi­nir com­me un savoir accu­mu­lé grâce à un ensem­ble de métho­des soli­des et éta­b­lies. Dans cet­te per­spec­tive, les sci­en­ces socia­les, com­me la sci­ence poli­tique ou la socio­lo­gie, peu­vent être con­sidé­rées com­me une sci­ence au même tit­re que les sci­en­ces dites« exac­tes » ou « dures ».

D’aucuns se deman­de­ront quel­les sont ces bases métho­do­lo­gi­ques soli­des sur les­quel­les s’appuient la sci­ence en géné­ral et les sci­en­ces socia­les en par­ti­cu­lier. Selon cer­tains, la sci­ence ne pos­sè­de aucu­ne carac­té­ris­tique intrin­sèque qui la ren­drait supé­ri­eu­re par rap­port à d’autres dis­cours, com­me le vau­dou par exemp­le (Feyer­abend 1979).

Plus pré­cis­é­ment, le choix d’utiliser cer­tai­nes métho­des et thé­o­ries plu­tôt que d’autres ne serait déter­mi­né que par les val­eurs sub­jec­tives et la posi­ti­on socia­le des cher­cheur-e-s eux-mêmes. Les ten­ants de cet­te per­spec­tive se font donc les avo­cats d’un rela­ti­vis­me sub­jec­tif et cul­tu­rel. En d’autres mots, les métho­des uti­li­sées et les thé­o­ries mobi­li­sées sont déter­mi­nées par ce que chaque indi­vi­du ou chaque cul­tu­re défi­nit com­me étant sci­en­ti­fi­que à un moment don­né. En défi­ni­ti­ve, il ne serait plus pos­si­ble de dis­tin­guer clai­re­ment ce qui relè­ve du savoir sci­en­ti­fi­que de ce qui relè­ve du sens com­mun avec lequel les sci­en­ces socia­les enten­dent romp­re.

Cet­te posi­ti­on est bien enten­du extrê­me, mais elle nous per­met de mett­re en évi­dence les débats épis­té­mo­lo­gi­ques con­cer­nant la vali­dité de la pro­duc­tion du savoir sci­en­ti­fi­que qui ani­ment les sci­en­ces socia­les. De maniè­re géné­ra­le, les cher­cheurs en sci­en­ces socia­les s’accordent pour voir dans la neu­tra­lité axio­lo­gi­que une des bases les plus import­an­tes sur les­quel­les repo­sent leurs disci­pli­nes. En effet, ce con­cept éla­bo­ré par Max Weber (2002 [1917]) ren­vo­ie à la pos­tu­re du cher­cheur – libre de tous préju­gés – lorsqu’il abor­de son objet d’étude. En d’autres mots, les sci­en­ces socia­les ten­dent vers l’objectivité et la neu­tra­lité quant aux val­eurs. Le cher­cheur a donc plu­tôt l’objectif d’expliquer et/ou de com­prend­re les val­eurs qui sous-ten­dent not­re socié­té que d’émettre des juge­ments de val­eur.

Plan de l’ouvrage

L’assise de cet ouvra­ge se veut déli­bé­ré­ment plu­ri­di­sci­plin­aire. Bien que l’ensemble des auteurs soit issu du Dépar­te­ment de sci­ence poli­tique de l’Université de Genè­ve, les con­tri­bu­ti­ons adoptent, en effet, des appro­ches disci­plin­aires diver­ses. Ain­si, la sci­ence poli­tique[2] côto­ie la socio­lo­gie[3] et la théo­rie poli­tique[4]. Cet­te diver­sité nous per­met d’aborder et de pen­ser dif­férents types de pro­blè­mes qui ont des retom­bées direc­tes sur not­re vie de tous les jours, par exemp­le des enjeux poli­ti­ques tels que les élec­tions ou l’aide huma­ni­taire, des enjeux soci­aux tels que l’appartenance de clas­se ou la moti­va­ti­on au tra­vail, et des enjeux moraux tels que la sur­veil­lan­ce ou la liber­té d’expression.

La série DeFac­to vous pro­po­se de décou­vrir le résu­mé de quat­re cha­pi­tres du liv­re. Les cha­pi­tres ont en com­mun la volon­té de se con­fron­ter aux ques­ti­ons qui fâchent et qui sus­ci­tent régu­liè­re­ment des débats publics. Ste­phan Davids­ho­fer abor­de la ques­ti­on de la domi­na­ti­on mon­dia­le et mont­re, n’en dép­lai­se aux com­plo­tis­tes, qu’on ne peut pas véri­ta­ble­ment répond­re à cet­te ques­ti­on. Nina Eggert pose la ques­ti­on de savoir s’il est uti­le de sor­tir dans la rue pour mani­fes­ter. En bref, elle mont­re que les mou­ve­ments soci­aux peu­vent avoir un impact poli­tique et soci­al non nég­li­ge­ab­le. Alex­an­dra Fed­der­sen se deman­de, ensui­te, si les femmes sont des hom­mes poli­ti­ques com­me les autres. En s’appuyant sur une vas­te lit­té­ra­tu­re empi­ri­que, ces deux auteu­res mon­t­rent que les femmes déti­en­nent des pré­fé­ren­ces poli­ti­ques spé­ci­fi­ques. Tou­te­fois, dans les faits, elles adoptent pres­que tou­jours des com­por­te­ments simi­lai­res à leurs col­lègues mas­cu­lins. Et fina­le­ment, Jas­mi­ne Lorenz­i­ni trai­te de la pro­b­lé­ma­tique du chô­mage des jeu­nes. En se basant sur le vécu quo­ti­di­en des jeu­nes chô­meurs, elle décon­struit le mythe selon lequel ceux-ci serai­ent oisifs et pro­fi­terai­ent des aides socia­les all­ouées par l’État.

Les dif­férents sujets qui y sont abor­dés ont, cepen­dant, tous été sur le devant de la scè­ne média­tique ces der­niè­res années. En nous y intéres­sant, nous avons vou­lu démys­ti­fier un cer­tain nombre d’idées reçu­es en dif­fu­sant les résul­tats de recher­ches aca­dé­mi­ques récen­tes. Au final, nous espé­rons que les outils four­nis par les sci­en­ces socia­les per­met­t­ront au lec­teur de dépas­ser le sens com­mun en remet­tant en ques­ti­on un cer­tain nombre de préju­gés qui ont la vie dure. Et sur­tout, nous espé­rons que ces éclai­ra­ges seront autant d’invitations à ne pas se lais­ser hyp­no­ti­ser par les faus­ses évi­den­ces que la pro­pa­gan­de poli­tique alliée à la pares­se intel­lec­tu­el­le veu­lent fai­re pas­ser pour des vérités éta­b­lies.

[1] Aux États-Unis, le dépu­té répu­bli­cain Jeff Fla­ke a ain­si deman­dé à la Chambre des Repré­sen­tants d’adopter un amen­de­ment en 2012 afin que le Fond natio­nal de la recher­che sci­en­ti­fi­que ne finan­ce plus de pro­jets en sci­ence poli­tique.

[2] Nina Eggert, Alex­an­dra Fed­der­sen, Roy Gava, Nino Lan­de­rer, Anouk Llo­ren, Jas­mi­ne Lorenz­i­ni, Ales­san­dro Nai, Fran­ce­s­ca Pic­cin et Dami­an Raess.

[3] Simon Ander­fuh­ren-Biget, Ste­phan Davids­ho­fer et Amal Taw­fik

[4] Bert­rand Cas­se­grain, Noé­mi Michel, Elia Pus­t­er­la, Nico­las Tava­glio­ne et Lau­rent Tisch­ler.

Note: Cet arti­cle est l’introduction du liv­re « Les étran­gers volent-ils not­re tra­vail? Et qua­tor­ze autres ques­ti­ons imper­ti­nen­tes », édité par Anouk Llo­ren, Nico­las Tava­glio­ne et Lau­rent Tisch­ler. Labor&Fides, avril 2016.


Réfé­ren­ces:

  • Chal­mers, Alan F. (1987). Qu’est-ce que la sci­ence ? Récents déve­lop­pe­ments en phi­lo­so­phie des sci­en­ces : Pop­per, Kuhn, Laka­tos, Feyer­abend. Paris, La Décou­ver­te.

  • Feyer­abend, Paul K. (1979). Cont­re la métho­de. Esquis­se d’une théo­rie anar­chis­te de la con­nais­sance. Paris, Seuil.

  • Van Lan­gen­ho­ve, Luk (2012). «Glo­bal issu­es: Make soci­al sci­en­ces rele­vant », Natu­re 484, p. 442.

  • Van Rijn­soever, Frank J. (2012). « Socio­lo­gy : The soci­al sci­en­ces are alrea­dy rele­vant », Natu­re 484, p. 485.

  • Weber, Max (2002/1917). Le savant et le poli­tique. Paris, 10/18

Pho­to: Mix & Remix

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