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Ce que les sciences sociales font aux discussions de bistrot

Anouk Lloren, Laurent Tischler
27th avril 2016

Dans un livre qui vient de paraitre, 17 jeunes chercheurs en sciences politiques ou sociales ont choisi de répondre à 15 questions qui fâchent ou que tout le monde se pose : les étrangers volent-ils notre travail ? Les citoyens sont-ils trop bêtes pour voter ? Peut-on tout dire au nom de la liberté d’expression ? Les jeunes profitent-ils du chômage ? En utilisant des outils scientifiques, mais en les rendant accessibles au grand public, les auteurs ont eu à cœur de proposer une réflexion à la fois exigeante et claire qui permette d’aborder de manière sérieuse des questions qui ne cessent de revenir dans le débat public et dont les réponses ne sont pas toujours celles que l’on croit. Un livre audacieux et stimulant, illustré par le dessinateur Mix & Remix.

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Je ne me fie quasi jamais aux premières pensées qui me viennent.

René Descartes, Discours de la méthode

Qui ne s'est jamais vu demander : « Mais à quoi servent les sciences sociales ? » Tour à tour, ce domaine de recherche fécond a été soupçonné de ne pas être utile, de ne pas être une véritable science ou d'être au service de la gauche. Les plus téméraires ont même réclamé l'arrêt de son financement public[1].

Parmi de nombreux exemples récents, mentionnons l'article de Luk Van Langenhove publié en 2012 dans la revue Nature qui dénonce le manque d'utilité des sciences sociales (Van Langenhove 2012). L'auteur exhorte les chercheurs à s'intéresser aux questions de portée mondiale, telles que la pauvreté, le changement climatique ou la sécurité alimentaire, et plaide pour que les sciences sociales influencent davantage les décideurs politiques.

Dans un autre registre, le blog de Freakonomics a récemment publié un post intitulé « Quelle science sociale doit-on éliminer ? ». Ce billet demandait aux internautes de choisir la discipline en sciences sociales qui ne devrait plus, selon eux, être financée par les deniers publics. Selon 49% des lecteurs, la sociologie ne mériterait plus d'être financée, suivie par la science politique (29 %), l'économie (12 %) et, pour finir, la psychologie (10 %). Pour ces internautes, la sociologie et la science politique sont souvent trop déconnectées de la réalité. De plus, ces deux disciplines seraient devenues inutiles, car elles ne proposent pas de solutions aux problèmes politiques et sociaux que nos sociétés rencontrent aujourd'hui.

Toutefois, ces critiques ne font pas justice aux nombreuses avancées de la recherche en sciences sociales (Voir, par exemple, Van Rijnsoever 2012). De plus, elles omettent un objectif central que les sciences sociales et les sciences exactes partagent et qui concerne toute pensée scientifique, à savoir le dépassement du sens commun. C'est ce que Descartes nommait le doute systématique, Bacon le rejet des idoles et Bourdieu la rupture épistémologique. L'objectif de l'ouvrage que nous proposons est de perpétuer cette tradition en offrant des synthèses sur des sujets abordés par des recherches scientifiques qui nous aident à dépasser le sens commun lorsque sont abordées des questions de société populaires.

Parce que les sciences sociales traitent de situations ou de problèmes auxquels tout un chacun peut être confronté et qui sont souvent instrumentalisés dans le combat politique – comme le chômage, les élections, la criminalité ou les discriminations –, il n'est pas rare de voir les résultats de recherches scientifiques s'effacer au profit de stéréotypes, de préjugés ou de raccourcis douteux qui sont souvent présentés à tort comme des faits.

À ceux qui auraient la mauvaise foi d'en douter, il n'est pas difficile de mentionner quelques exemples : « Les fonctionnaires sont paresseux », « les Roms sont des voleurs », « les noirs ont le rythme dans la peau », « les immigrés ne veulent pas s'intégrer », « les politiciens s'en mettent plein les poches », « les artistes profitent des allocations sociales », et ainsi de suite. Les sciences sociales, à l'aide de dispositifs théoriques et méthodologiques avérés, peuvent, toutefois, nous aider à contrecarrer les aprioris sans fondements.

Malheureusement, ce type de recherche bénéficie d'une audience encore relativement restreinte. En effet, les chercheur-e-s, poussé-e-s par une quête de performance académique mesurée principalement par la publication d'articles dans d'obscures revues, s'adressent en premier lieu à leurs pairs et ne participent qu'occasionnellement aux débats publics. À travers cet ouvrage et notre sélection de thématiques particulièrement exposées, nous souhaitons contribuer non seulement à la diffusion du savoir accumulé mais aussi à la remise en question d'un certain nombre de préjugés. En d'autres mots, il s'agit de proposer une vulgarisation de la littérature scientifique afin de la rendre accessible à un large public – et, ce faisant, d'appeler à l'examen critique des fausses évidences qui peuplent les débats publics. Ce livre s'adresse donc à toutes celles et tous ceux qui s'intéressent aux questions de société – qu'ils ou elles soient novices ou aguerri-e-s.

C'est dans cette optique que quelques jeunes politologues de l'Université de Genève – qui ont terminé leur thèse récemment ou qui sont sur le point de la terminer – ont décidé de s'atteler à cette tâche de remise en question du sens commun et de diffusion du savoir académique.

En bref, l'objectif de cet ouvrage est d'aborder des questions d'actualité et de société que tout le monde s'est déjà posées au détour d'un café, mais auxquelles il est difficile d'apporter des réponses claires et univoques. Au contraire, il existe souvent plusieurs réponses possibles aux questions soulevées par les problèmes de société. Notre objectif n'est donc pas d'apporter des réponses définitives ou des solutions toutes faites à ces problèmes. Il s'agit plutôt de mettre à la disposition de tout un chacun les outils que proposent les sciences sociales afin de réfléchir au monde dans lequel nous vivons.

BD

L'apport des sciences sociales

En quoi les sciences sociales peuvent-elles nous aider à mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons ? Et pouvons-nous nous fier aux explications proposées par les sciences sociales ? Selon Chalmers, « [l']époque moderne tient la science en haute estime. La croyance que la science et ses méthodes ont quelque chose de particulier semble largement partagée. » (Chalmers 1987, p. 13.)

La particularité de la science et de ses méthodes tiendrait à leur caractère rigoureux et systématique qui serait porteur de progrès. En outre, les résultats scientifiques devraient pouvoir être vérifiables/réfutables et soumis à la critique. Cela implique que les méthodes scientifiques doivent pouvoir être reproductibles. Pour les tenants d'une définition minimale, la science peut se définir comme un savoir accumulé grâce à un ensemble de méthodes solides et établies. Dans cette perspective, les sciences sociales, comme la science politique ou la sociologie, peuvent être considérées comme une science au même titre que les sciences dites« exactes » ou « dures ».

D'aucuns se demanderont quelles sont ces bases méthodologiques solides sur lesquelles s'appuient la science en général et les sciences sociales en particulier. Selon certains, la science ne possède aucune caractéristique intrinsèque qui la rendrait supérieure par rapport à d'autres discours, comme le vaudou par exemple (Feyerabend 1979).

Plus précisément, le choix d'utiliser certaines méthodes et théories plutôt que d'autres ne serait déterminé que par les valeurs subjectives et la position sociale des chercheur-e-s eux-mêmes. Les tenants de cette perspective se font donc les avocats d'un relativisme subjectif et culturel. En d'autres mots, les méthodes utilisées et les théories mobilisées sont déterminées par ce que chaque individu ou chaque culture définit comme étant scientifique à un moment donné. En définitive, il ne serait plus possible de distinguer clairement ce qui relève du savoir scientifique de ce qui relève du sens commun avec lequel les sciences sociales entendent rompre.

Cette position est bien entendu extrême, mais elle nous permet de mettre en évidence les débats épistémologiques concernant la validité de la production du savoir scientifique qui animent les sciences sociales. De manière générale, les chercheurs en sciences sociales s'accordent pour voir dans la neutralité axiologique une des bases les plus importantes sur lesquelles reposent leurs disciplines. En effet, ce concept élaboré par Max Weber (2002 [1917]) renvoie à la posture du chercheur – libre de tous préjugés – lorsqu'il aborde son objet d'étude. En d'autres mots, les sciences sociales tendent vers l'objectivité et la neutralité quant aux valeurs. Le chercheur a donc plutôt l'objectif d'expliquer et/ou de comprendre les valeurs qui sous-tendent notre société que d'émettre des jugements de valeur.

Plan de l'ouvrage

L'assise de cet ouvrage se veut délibérément pluridisciplinaire. Bien que l'ensemble des auteurs soit issu du Département de science politique de l'Université de Genève, les contributions adoptent, en effet, des approches disciplinaires diverses. Ainsi, la science politique[2] côtoie la sociologie[3] et la théorie politique[4]. Cette diversité nous permet d'aborder et de penser différents types de problèmes qui ont des retombées directes sur notre vie de tous les jours, par exemple des enjeux politiques tels que les élections ou l'aide humanitaire, des enjeux sociaux tels que l'appartenance de classe ou la motivation au travail, et des enjeux moraux tels que la surveillance ou la liberté d'expression.

La série DeFacto vous propose de découvrir le résumé de quatre chapitres du livre. Les chapitres ont en commun la volonté de se confronter aux questions qui fâchent et qui suscitent régulièrement des débats publics. Stephan Davidshofer aborde la question de la domination mondiale et montre, n'en déplaise aux complotistes, qu'on ne peut pas véritablement répondre à cette question. Nina Eggert pose la question de savoir s'il est utile de sortir dans la rue pour manifester. En bref, elle montre que les mouvements sociaux peuvent avoir un impact politique et social non négligeable. Alexandra Feddersen se demande, ensuite, si les femmes sont des hommes politiques comme les autres. En s'appuyant sur une vaste littérature empirique, ces deux auteures montrent que les femmes détiennent des préférences politiques spécifiques. Toutefois, dans les faits, elles adoptent presque toujours des comportements similaires à leurs collègues masculins. Et finalement, Jasmine Lorenzini traite de la problématique du chômage des jeunes. En se basant sur le vécu quotidien des jeunes chômeurs, elle déconstruit le mythe selon lequel ceux-ci seraient oisifs et profiteraient des aides sociales allouées par l'État.

Les différents sujets qui y sont abordés ont, cependant, tous été sur le devant de la scène médiatique ces dernières années. En nous y intéressant, nous avons voulu démystifier un certain nombre d'idées reçues en diffusant les résultats de recherches académiques récentes. Au final, nous espérons que les outils fournis par les sciences sociales permettront au lecteur de dépasser le sens commun en remettant en question un certain nombre de préjugés qui ont la vie dure. Et surtout, nous espérons que ces éclairages seront autant d'invitations à ne pas se laisser hypnotiser par les fausses évidences que la propagande politique alliée à la paresse intellectuelle veulent faire passer pour des vérités établies.

[1] Aux États-Unis, le député républicain Jeff Flake a ainsi demandé à la Chambre des Représentants d'adopter un amendement en 2012 afin que le Fond national de la recherche scientifique ne finance plus de projets en science politique.

[2] Nina Eggert, Alexandra Feddersen, Roy Gava, Nino Landerer, Anouk Lloren, Jasmine Lorenzini, Alessandro Nai, Francesca Piccin et Damian Raess.

[3] Simon Anderfuhren-Biget, Stephan Davidshofer et Amal Tawfik

[4] Bertrand Cassegrain, Noémi Michel, Elia Pusterla, Nicolas Tavaglione et Laurent Tischler.

Note: Cet article est l'introduction du livre « Les étrangers volent-ils notre travail? Et quatorze autres questions impertinentes », édité par Anouk Lloren, Nicolas Tavaglione et Laurent Tischler. Labor&Fides, avril 2016.


Références:

  • Chalmers, Alan F. (1987). Qu'est-ce que la science ? Récents développements en philosophie des sciences : Popper, Kuhn, Lakatos, Feyerabend. Paris, La Découverte.

  • Feyerabend, Paul K. (1979). Contre la méthode. Esquisse d'une théorie anarchiste de la connaissance. Paris, Seuil.

  • Van Langenhove, Luk (2012). «Global issues: Make social sciences relevant », Nature 484, p. 442.

  • Van Rijnsoever, Frank J. (2012). « Sociology : The social sciences are already relevant », Nature 484, p. 485.

  • Weber, Max (2002/1917). Le savant et le politique. Paris, 10/18

Photo: Mix & Remix