Une augmentation spectaculaire de la migration hautement qualifiée en Suisse

La Suis­se a con­nu ces der­niè­res années une aug­men­ta­ti­on importan­te des flux migra­toires, accom­pa­gnée d’une modi­fi­ca­ti­on de la struc­tu­re édu­ca­ti­on­nel­le des immi­grants. Dans le pas­sé, en rai­son d’une absence de don­nées, ces nou­vel­les réa­lités ont été dif­fi­ci­le­ment chif­fra­bles. Uti­li­sant des esti­ma­ti­ons ori­gi­na­les décou­lant de nou­vel­les don­nées, cet arti­cle pré­sen­te l’évolution de la com­po­si­ti­on des flux migra­toires en direc­tion de la Suis­se en fonc­tion du niveau de for­ma­ti­on et dis­cu­te du rôle du mar­ché du tra­vail dans cet­te migra­ti­on. 

Les mar­chés du tra­vail des pays ouest-euro­péens ont été carac­té­ri­sés, au cours des der­niè­res années par des chan­ge­ments spec­ta­cu­lai­res : d’une part, de nom­breu­ses éco­no­mies ont vécu une ter­tia­ri­sa­ti­on de leurs activités et une spé­cia­li­sa­ti­on accrue (cf. par exemp­le Eljim 2013), qui ont mené à une aug­men­ta­ti­on de la deman­de de per­son­nel hau­te­ment qua­li­fié, et, au con­trai­re, à une réduc­tion de cel­le de per­son­nel moy­enne­ment et fai­ble­ment qua­li­fié. D’autre part, la glo­ba­li­sa­ti­on des activités éco­no­mi­ques et la délo­ca­li­sa­ti­on con­séquen­te de cer­tains sec­teurs à fai­ble val­eur ajou­tée, ont con­tri­bué à rédu­i­re la deman­de de main-d’œuvre active dans les domai­nes de l’industrie. En out­re, des cen­tres de com­pé­ten­ces se sont déve­lop­pés dans les régi­ons et agglo­mé­ra­ti­ons les plus dyna­mi­ques, qui ont éga­le­ment con­du­it à un bou­le­ver­se­ment du mar­ché du tra­vail. Dans ce con­tex­te géné­ral, les poli­ti­ques de libre cir­cu­la­ti­on des per­son­nes (en Euro­pe dans le cad­re du Traité de Rome, en Amé­ri­que du Nord dans le cad­re de l’Alena) ont con­tri­bué à la mise en place d’un mar­ché mon­dial de la main-d’œuvre, favo­ri­sée par la dif­fu­si­on pro­gres­si­ve des off­res d’emploi sur le net.

La Suis­se est con­cer­née en pre­mier lieu par ces chan­ge­ments de l’économie et du mar­ché du tra­vail. Elle s’est spé­cia­li­sée pro­gres­si­ve­ment, avec le déve­lop­pe­ment de nom­breux cen­tres de com­pé­ten­ces com­me les entre­pri­ses phar­maceu­ti­ques dans la régi­on bâloi­se, le sec­teur ban­cai­re ou infor­ma­tique à Zurich ou les finan­ces, négo­ces et orga­ni­sa­ti­ons inter­na­tio­na­les à Genè­ve (Stei­ner et Wan­ner 2011). Des con­di­ti­ons con­tex­tu­el­les favor­ables (sécu­rité, cad­re de vie, fis­ca­lité, etc.) ont con­tri­bué à l’essor éco­no­mi­que de ces régi­ons, et par­al­lè­le­ment à l’arrivée de mul­ti­na­tio­na­les, d’organisations inter­na­tio­na­les et de pro­fes­si­onnels[1]. L’évolution des flux est bien enten­du aus­si liée au con­tex­te poli­tique inter­ne (princi­pa­le­ment la rati­fi­ca­ti­on de la libre cir­cu­la­ti­on des per­son­nes ent­re la Suis­se et l’Union euro­péen­ne) et aux dif­fé­ren­tiels dans les per­for­man­ces éco­no­mi­ques obser­vées ent­re la Suis­se et les pays d’où pro­vi­en­nent les migrants.

La Suis­se a ain­si con­nu depuis le début du 21e siè­cle un fort accrois­se­ment du sol­de migra­toire inter­na­tio­nal, qui est expli­qué à la fois par l’augmentation des entrées en Suis­se (qui cul­mi­nent à +180 000 en 2008 avant de se sta­bi­li­ser vers 160 000) et par la sta­bi­li­sa­ti­on du nombre des départs ent­re 80 000 et 100 000 par année. Le sol­de migra­toire qui en découle, att­eignant près de 100 000 en 2008 et près de 80 000 ent­re 2013 et 2016, a qua­si­ment éga­lé celui du milieu des années 1960. Cepen­dant, les flux migra­toires ent­re la Suis­se et l’étranger n’ont pas seu­le­ment aug­men­té, mais se sont éga­le­ment modi­fiés (Wan­ner 2014). Alors qu’au sor­tir de la Secon­de Guer­re mon­dia­le, l’âge d’or de la migra­ti­on a été carac­té­ri­sé par l’arrivée de tra­vail­leurs plu­tôt fai­ble­ment qua­li­fiés, four­nis­sant la force de tra­vail dans les sec­teurs de la con­struc­tion (avec en par­ti­cu­lier de grands chan­tiers rou­tiers et d’infrastructures – bar­ra­ges, tun­nels, etc.), de l’agriculture, de l’industrie et du tou­ris­me, la péri­ode récen­te a vu un important déve­lop­pe­ment de la migra­ti­on hau­te­ment qua­li­fiée ori­en­tée vers des activités à hau­te val­eur ajou­tée.

Dans ce con­tex­te géné­ral, cet arti­cle pré­sen­te l’évolution de la com­po­si­ti­on des flux migra­toires en direc­tion de la Suis­se en fonc­tion du niveau de for­ma­ti­on durant les 25 der­niè­res années. Il décrit éga­le­ment quel­ques carac­té­ris­ti­ques des migrants hau­te­ment qua­li­fiés et met en lumiè­re le rôle du mar­ché du tra­vail dans cet­te migra­ti­on. Les ana­ly­ses se fon­dent sur des don­nées ori­gi­na­les recueil­lies dans le cad­re d’un pro­jet natio­nal sur la migra­ti­on, le NCCR On the Move.

De nouvelles données sur la qualification des immigrants

Deux types de don­nées récen­tes ont été uti­li­sés pour not­re ana­ly­se. Les Rele­vés struc­tu­rels (RSappa­riés avec le regist­re de la popu­la­ti­on (STATPOP) : Depuis 2010, plus de 200 000 per­son­nes sont tirées au sort chaque année et inter­ro­gées sur leur sta­tut soci­oé­co­no­mi­que (niveau de for­ma­ti­on, sta­tut d’activité, pro­fes­si­on, etc.) dans le cad­re du RS. Appa­riés avec les don­nées exhaus­ti­ves STATPOP (appa­rie­ment réa­li­sé dans le cad­re du NCCR On the Move, cf. Stei­ner et Wan­ner 2015), qui informent sur le sta­tut migra­toire (date d’arrivée en Suis­se), les rele­vés struc­tu­rels four­nis­sent la répar­ti­ti­on du niveau de for­ma­ti­on des immi­grants selon l’année d’arrivée. Le niveau de for­ma­ti­on est clas­sé en trois caté­go­ries : secon­d­ai­re I (éco­le obli­ga­toire ou éco­le de cul­tu­re géné­ra­le) ; secon­d­ai­re II (for­ma­ti­on pro­fes­si­onnel­le élé­men­taire, matu­rité gym­na­sia­le, matu­rité spé­cia­li­sée) ; ter­ti­ai­re (éco­le pro­fes­si­onnel­le supé­ri­eu­re, uni­ver­sité).

Pour des rai­sons de tail­le de l’échantillon et de dis­po­ni­bi­lité de don­nées, nous avons con­sidé­ré uni­que­ment les immi­grants arri­vés en Suis­se de 1991 à 2013. Cepen­dant, les don­nées du RS por­tent sur les per­son­nes pré­sen­tes en Suis­se, et exclu­ent donc des migrants arri­vés ent­re 1991 et 2009 et qui sont ren­trés avant 2010. Or, la migra­ti­on de retour est sélec­tive. En d’autres ter­mes, le taux de retour varie en fonc­tion du niveau de for­ma­ti­on, avec un départ de la Suis­se plus rapi­de pour les per­son­nes hau­te­ment qua­li­fiées com­pa­ra­ti­ve­ment à cel­les fai­ble­ment qua­li­fiées. Pour cet­te rai­son, une cor­rec­tion a été effec­tuée à l’aide d’un fac­teur ten­ant comp­te de la pro­ba­bi­lité de res­ter en Suis­se, année après année, pour des immi­grés arri­vés en Suis­se en 2010 et clas­sés selon le niveau de for­ma­ti­on[2].

L’Enquête Migra­ti­on-Mobi­li­ty du NCCR On the Move[3] : Réa­li­sée en aut­om­ne 2016 auprès de 6000 migrants, cet­te enquête inter­ro­ge des per­son­nes arri­vées en Suis­se ent­re 2006 et 2016 en tant qu’adultes (à 18 ans ou plus) et en âge d’exercer une activité au moment de l’enquête (24 à 64 ans). Onze grou­pes nation­aux ont été sélec­tion­nés selon des critè­res inté­grant le volu­me des flux obser­vés ent­re 2006 et 2016, la maî­tri­se d’une des lan­gues de l’enquête, et les spé­ci­fi­ci­tés des flux : Allema­gne, Autri­che, Fran­ce, Ita­lie, Espa­gne, Por­tu­gal, Royau­me-Uni, Inde, Amé­ri­que du Nord, Amé­ri­que du Sud, Afri­que de l’Ouest. Pour chaque grou­pe un échan­til­lon d’au moins 400 per­son­nes a été inter­ro­gé soit online, soit par télé­pho­ne. Cet­te enquête four­nit des infor­ma­ti­ons non seu­le­ment sur la fréquence de la migra­ti­on hau­te­ment qua­li­fiée, mais éga­le­ment sur les carac­té­ris­ti­ques des migrants, en par­ti­cu­lier sur les motifs de l’arrivée.

Des tendances migratoires contrastées selon le niveau de formation

D’une maniè­re géné­ra­le, la ten­dance obser­vée pour l’immigration par­mi les 20–64 ans suit cel­le de l’ensemble de la popu­la­ti­on étran­gè­re, avec un creux au milieu des années 1990 et un fort déve­lop­pe­ment dès 2008. Le Gra­phi­que 1 indi­que les effec­tifs de migrants en âge d’activité (20–64 ans) répar­tis selon le niveau de for­ma­ti­on. De 40 000 entrées en 1991 (soit 44% du total des entrées), le nombre de migrants de niveau de for­ma­ti­on secon­d­ai­re I a dimi­n­ué de moi­tié, pour att­eind­re 20 000 ent­re 1997 et 2000. A cet­te épo­que, la Suis­se sub­is­sait les cont­re­coups de la cri­se éco­no­mi­que sur le mar­ché de la con­struc­tion. A par­tir de 2000, l’effectif des immi­grants de niveau secon­d­ai­re I a légè­re­ment aug­men­té, avec un pre­mier pic au moment de la cri­se finan­ciè­re de 2008, qui a inci­té cer­tains migrants des pays con­cer­nés à venir cher­cher du tra­vail en Suis­se, et un deu­xiè­me pic vers 2012, pro­ba­ble­ment pro­vo­qué par la bon­ne situa­ti­on éco­no­mi­que en Suis­se et, com­me nous le ver­rons plus tard, par la dif­fi­cul­té de recru­ter dans le mar­ché local des employés pour des sec­teurs ne néces­si­tant que très peu de qua­li­fi­ca­ti­ons. En 2014, la for­ma­ti­on secon­d­ai­re I con­cer­ne 20% des entrées en Suis­se.

L’immigration des per­son­nes de niveau secon­d­ai­re II a sui­vi la même ten­dance avec une dimi­nu­ti­on (d’un peu plus de 20 000 immi­grants – 22% du total des entrées – à envi­ron 10 000) durant la fin du 20e siè­cle, puis une aug­men­ta­ti­on régu­liè­re mar­quée éga­le­ment par le pic de 2008. Cet­te migra­ti­on a tou­jours été rela­ti­ve­ment peu importan­te en Suis­se, le pays dis­po­sant par le sys­tème de l’apprentissage pro­fes­si­onnel d’une main-d’œuvre loca­le importan­te dans les métiers con­cer­nés.

L’accroissement obser­vé ent­re 2000 et 2014 s’explique pro­ba­ble­ment par la con­jonc­tion de dif­férents fac­teurs, qui sont : d’une part le départ à la retrai­te des géné­ra­ti­ons nées durant la décen­nie 1940, par­mi les­quel­les on dénombre une majo­rité de per­son­nes de for­ma­ti­on secon­d­ai­re II qu’il a fal­lu rem­pla­cer ; d’autre part, l’accroissement géné­ral du niveau de for­ma­ti­on dans les pays source (en par­ti­cu­lier la pén­in­su­le ibé­ri­que, la Fran­ce et l’Allemagne) qui a con­du­it à l’accroissement de la qua­li­fi­ca­ti­on de la main-d’œuvre immi­gran­te, même pour des pos­tes ne néces­si­tant pas for­cé­ment d’importantes com­pé­ten­ces pro­fes­si­onnel­les. Il en résul­te alors une situa­ti­on de déqua­li­fi­ca­ti­on, des migrants exer­çant des activités basi­ques (manœu­vres, employés agri­co­les, tra­vail de net­toya­ge, etc.) dis­po­sant d’une for­ma­ti­on pro­fes­si­onnel­le ache­vée qu’ils n’utilisent pas (cf. par exemp­le Peco­r­a­ro 2011). Quel­que 26% des entrées enre­gis­trées en 2014 font réfé­rence à des per­son­nes de niveau secon­d­ai­re II.

Ain­si que le Gra­phi­que 1 l’indique, l’évolution la plus spec­ta­cu­lai­re obser­vée au cours du quart de siè­cle écou­lé est liée à l’accroissement de l’effectif des migrants ayant att­eint un niveau de for­ma­ti­on ter­ti­ai­re. De 30 000 en 1991 (33% de l’ensemble des entrées), cet effec­tif a cer­tes dimi­n­ué durant le milieu des années 1990 mais d’une maniè­re moins pro­non­cée, puis a aug­men­té rapi­de­ment, pour att­eind­re 40 000 dès 2000, et 70 000 en 2008, avant de vari­er ent­re 60 000 et 70 000 per­son­nes annu­el­les – soit 50% à 54% des entrées annu­el­les.

Graphique 1: Effectif de la population immigrant en Suisse âgée de 20 à 64 ans, selon le niveau de formation, 1991–2014

Source: Prop­re esti­ma­ti­on repo­sant sur les don­nées du rele­vé struc­tu­rel et de STATPOP.
Les pays voisins et extra-communautaires fournissent une main-d’œuvre hautement qualifiée

L’immigration de per­son­nels hau­te­ment qua­li­fiés ne se véri­fie pas avec la même inten­sité depuis l’ensemble des régi­ons et pays du mon­de. L’enquête Migra­ti­on-Mobi­li­ty four­nit à ce pro­pos une descrip­ti­on intéres­san­te des flux migra­toires récents, et indi­que qu’en fonc­tion du grou­pe natio­nal la part des per­son­nes titu­lai­res d’un diplô­me du niveau ter­ti­ai­re peut vari­er sen­si­ble­ment (Gra­phi­que 2). Ain­si, par­mi la popu­la­ti­on enquêtée, la pro­por­ti­on de migrants hau­te­ment qua­li­fiés dépas­se les 90% pour les res­sor­tis­sants du Royau­me-Uni, de l’Amérique du Nord et de l’Inde. En revan­che, elle est de 52% pour les res­sor­tis­sants de l’Amérique du Sud, de 44% par­mi ceux de l’Afrique de l’Ouest et de 24% par­mi ceux du Por­tu­gal.

Ces pro­por­ti­ons, cal­cu­lées à par­tir d’une enquête, peu­vent souf­frir d’un léger biais lié au fait que les per­son­nes hau­te­ment qua­li­fiées pré­sen­tent géné­ra­le­ment un taux de répon­se plus éle­vé que les per­son­nes fai­ble­ment qua­li­fiées. Cepen­dant, ce biais est jugé fai­ble dans not­re cas, princi­pa­le­ment en rai­son du design de l’enquête visant à garan­tir la plus gran­de cou­ver­tu­re (tra­duc­tion en six lan­gues, pos­si­bi­lité de répond­re par télé­pho­ne ou online)[4].

Pour les res­sor­tis­sants de l’hémisphère sud, les pro­por­ti­ons peu­vent paraît­re fai­bles comp­te tenu de la poli­tique migra­toire qui pri­vi­lé­gie indé­nia­ble­ment l’arrivée de per­son­nes hau­te­ment qua­li­fiées pour les pays extra-com­mu­n­au­taires. Elles s’expliquent par le fait qu’une migra­ti­on de regrou­pement fami­lia­le, non direc­te­ment liée au niveau de for­ma­ti­on, s’observe aus­si sou­vent dans ces com­mu­n­au­tés. En revan­che, les res­sor­tis­sants d’Amérique du Nord arri­vés en Suis­se sont géné­ra­le­ment des per­son­nes titu­lai­res d’une qua­li­fi­ca­ti­on éle­vée, tra­du­i­sant une migra­ti­on sélec­tive, qui off­re de meilleu­res oppor­tu­nités aux titu­lai­res d’une for­ma­ti­on éle­vée.

Graphique 2: Répartition du niveau de formation des personnes arrivées en Suisse entre 2006 et 2016

Source: Migra­ti­on-Mobi­li­ty Sur­vey, NCCR On the Move. Don­nées pon­dé­rées.

Cepen­dant, dans le cas du Por­tu­gal, la sélec­tion agit dans l’autre sens, puis­que les per­son­nes de niveau de for­ma­ti­on secon­d­ai­re sont sur­re­pré­sen­tées dans le flux migra­toire en direc­tion de la Suis­se, com­pa­ra­ti­ve­ment aux per­son­nes res­tées dans le pays d’origine. L’explication à cet­te situa­ti­on con­trai­re à cel­le des autres com­mu­n­au­tés, chez qui la pro­por­ti­on de migrants ter­ti­ai­res est supé­ri­eu­re que cel­le obser­vée dans les popu­la­ti­ons du pays d’origine, est à cher­cher dans le besoin tou­jours important d’une main-d’œuvre fai­ble­ment ou moy­enne­ment qua­li­fiée dans cer­tains sec­teurs d’activité de l‘économie suis­se.

Il impor­te éga­le­ment de noter que cer­tains grou­pes nation­aux ont con­nu, au cours des der­niè­res années, de pro­fonds chan­ge­ments dans la com­po­si­ti­on des flux migra­toires. C’est le cas en par­ti­cu­lier des Espa­gnols et Ita­li­ens, qui dénombrent aujourd’hui plus de 50% de per­son­nes hau­te­ment qua­li­fiées, alors qu’historiquement ces flux étai­ent com­po­sés de per­son­nes plu­tôt fai­ble­ment qua­li­fiées.

Le marché du travail, le principal moteur de la migration hautement qualifiée

L’importante migra­ti­on hau­te­ment qua­li­fiée se jus­ti­fie princi­pa­le­ment par la deman­de du mar­ché du tra­vail suis­se. Pour le démon­trer, un focus sur les chan­ge­ments récents obser­vés dans ce domai­ne peut être effec­tué (cf. Tableau 1). Durant la péri­ode 2010 à 2013, le mar­ché du tra­vail suis­se a enre­gis­tré une baisse du nombre des per­son­nes actives occup­ées de niveau secon­d­ai­re I (-15 000 soit -2,5%) et secon­d­ai­re II (-50 000, soit-2,5%). En même temps, le nombre de pos­tes de tra­vail occup­és par une per­son­ne de niveau ter­ti­ai­re a aug­men­té de plus de 160 000 (+13%). Cet­te rapi­de aug­men­ta­ti­on des com­pé­ten­ces ter­ti­ai­res n’a pas pu être com­blée par les nou­vel­les géné­ra­ti­ons sco­la­ri­sées en Suis­se, puis­que le nombre d’universitaires par­mi les géné­ra­ti­ons indi­gè­nes ent­rant sur le mar­ché du tra­vail n’a dépas­sé que de 115 000 per­son­nes le nombre d’universitaires sortant de celui-ci sui­te au pas­sa­ge à la retrai­te (Wan­ner et al. (2016), cf. aus­si Stei­ner et Fib­bi (2016)). Ain­si, le mar­ché du tra­vail a logi­que­ment recou­ru à la migra­ti­on inter­na­tio­na­le pour répond­re à la deman­de.

Graphique 3: Part des immigrants détenant un viveau de formation teriaire qui est arrivée avec un emploi en Suisse, selon le sexe et l’origine

Source: Migra­ti­on-Mobi­li­ty Sur­vey, NCCR On the Move 2016. Don­nées pon­dé­rées.

Le Gra­phi­que 3 mont­re en effet qu’à l’exception des res­sor­tis­sants de l’Afrique de l’Ouest et de l’Amérique du Sud, plus de la moi­tié des immi­grants récents qui déti­en­nent un niveau de for­ma­ti­on ter­ti­ai­re avait un cont­rat ou une off­re d’emploi en Suis­se avant leur arri­vée. Dans tous les grou­pes d’origine, la part des hom­mes est plus éle­vée, indi­quant une stra­té­gie migra­toire fami­lia­le, où les femmes suiv­ent leur conjoint/partenaire sans cher­cher un emploi en amont de la migra­ti­on.

Comp­te tenu de la for­te mobi­lité des tra­vail­leurs hau­te­ment qua­li­fiés, les­quels sont sou­vent enclins à quit­ter la Suis­se après quel­ques mois ou années (Stei­ner 2018), la migra­ti­on inter­na­tio­na­le a cepen­dant joué un rôle secon­d­ai­re dans la répon­se aux besoins du mar­ché du tra­vail, puisqu’entre 2010 et 2013, elle a per­mis de com­bler moins de 30% de la deman­de de tra­vail­leurs ayant une for­ma­ti­on ter­ti­ai­re. De nou­vel­les géné­ra­ti­ons de jeu­nes natifs de la Suis­se, mieux qua­li­fiés que leurs aînés, ont joué le rôle pré­do­mi­nant à ce pro­pos.

Il est à noter que la migra­ti­on a aus­si eu pour impact de rédu­i­re l’érosion de la force de tra­vail ayant une for­ma­ti­on du secon­d­ai­re I et secon­d­ai­re II, puisqu’elle a com­pen­sé en par­tie le départ à la retrai­te de géné­ra­ti­ons de tra­vail­leurs locaux avec une qua­li­fi­ca­ti­on fai­ble et moy­enne (Tableau 1). C’est à ce niveau que l’on obser­ve des oppor­tu­nités migra­toires pour des tra­vail­leurs fai­ble­ment ou moy­enne­ment qua­li­fiés, exer­çant des activités que les Suis­ses délais­sent. Ces oppor­tu­nités sont en par­tie sai­sies par les migrants ori­gin­aires du Por­tu­gal, mais plus géné­ra­le­ment aus­si par cer­tains d’Amérique du Sud, d’Afrique de l’Ouest et des pays voisins.

Conclusion

L’immigration hau­te­ment qua­li­fiée a con­nu une évo­lu­ti­on spec­ta­cu­lai­re et a plus que dou­blé ent­re 1991 et 2014. Notam­ment les res­sor­tis­sants du Royau­me-Uni, d’Amérique du Nord et de l’Inde déti­en­nent un niveau de for­ma­ti­on ter­ti­ai­re, com­pa­ré aux res­sor­tis­sants du Por­tu­gal, d’Afrique de l’Ouest ou d’Amérique du Sud. Cet­te immi­gra­ti­on est princi­pa­le­ment expli­quée par la deman­de du mar­ché tra­vail, qui ne pou­vait pas être satis­fai­te par les nou­vel­les géné­ra­ti­ons de locaux ent­rant sur le mar­ché du tra­vail.

D’une maniè­re qua­si-unani­me, les éco­no­mis­tes relè­vent l’importance d’une migra­ti­on qua­li­fiée pour la créa­ti­on de rich­esses. Selon Nathan (2014), plu­sieurs étu­des attes­tent que les migrants hau­te­ment qua­li­fiés con­tri­bue­nt signi­fi­ca­ti­ve­ment aux domai­nes des sci­en­ces et tech­no­lo­gies, de par leur carac­tè­re inno­va­tif et leur atti­tu­de à l’entreprenariat. Wadhwa et al. (2008) con­fir­ment ce rôle moteur des migrants hau­te­ment qua­li­fiés dans la créa­ti­on d’entreprises et l’innovation aux Etats-Unis. En d’autres ter­mes, la pré­sence de tels migrants peut con­tri­buer à la crois­sance éco­no­mi­que et à l’innovation. Même s’il est dif­fi­ci­le d’estimer pré­cis­é­ment l’impact de la migra­ti­on sur l’économie, les flux migra­toires hau­te­ment qua­li­fiés qui carac­té­ri­sent la péri­ode récen­te con­tri­bue­nt cer­tai­ne­ment à l’essor éco­no­mi­que obser­vé en Suis­se durant le début du 21e siè­cle.


Refe­rence:

 

[1] Sauf men­ti­on con­trai­re, les dési­gna­ti­ons mas­cu­li­nes com­pren­nent éga­le­ment les femmes.

[2] Plus de détails sur cet­te appro­che sont dis­po­ni­bles auprès des auteurs. Rele­vons que dans une étu­de récen­te, le Secré­ta­ri­at d’Etat à l’économie (SECO) a uti­li­sé la même appro­che pour dis­tri­buer les migrants en fonc­tion du niveau de for­ma­ti­on, mais en se repo­sant sur l’Enquête sur la popu­la­ti­on active (ESPA). Le SECO s’est limité à la péri­ode récen­te et n’a donc pas tenu comp­te de cet effet de sélec­tion. (Source. Con­sul­té le 4 juil­let 2018). Dési­reux de pré­sen­ter des ten­dan­ces sur une péri­ode de 25 ans, nous con­sidé­rons une cor­rec­tion sta­tis­tique com­me indis­pensable.

[3] Migra­ti­on-Mobi­li­ty Sur­vey, NCCR On the Move con­sul­té le 4 juil­let 2018.

[4] Ces chif­fres sont cohérents avec ceux pré­sen­tés par l’Observatoire sur la libre cir­cu­la­ti­on des per­son­nes ent­re la Suis­se et l’UE (2018, les­quels repo­sent sur l’Enquête suis­se sur la popu­la­ti­on active et démon­t­rent que « Par­mi les sala­riés qui ont immi­gré en Suis­se dans le cad­re de l’accord sur la libre cir­cu­la­ti­on des per­son­nes, 54 % d’entre eux sont titu­lai­res d’une for­ma­ti­on ter­ti­ai­re, soit 70 % pour les Français, 63 % pour les Alle­mands, 50 % pour les Ita­li­ens et 13 % pour les Por­tu­gais ». Voir ici. Con­sul­té le 4 juil­let 2018.


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