À première vue, les élections fédérales de 2023 semblent avoir confirmé la stabilité du paysage politique en Suisse. Pourtant, sous cette apparente stabilité, les crises récentes ont laissé des traces bien réelles dans les comportements électoraux. Notre étude montre que la pandémie de COVID-19 et la crise énergétique ont influencé la participation et les choix de vote, mais dans des directions opposées.

Entre les élections fédérales de 2019 et celles de 2023, la Suisse a traversé une succession de crises exceptionnelles. La pandémie de COVID-19, la guerre en Ukraine et la crise énergétique ont dominé l’actualité pendant plusieurs années. On pourrait s’attendre à ce que de tels événements modifient profondément le comportement électoral. Nos analyses montrent pourtant une réalité plus nuancée : les crises ont bien influencé les élections de 2023, mais pas toutes dans le même sens.
À première vue, rien ne laisse penser que ces crises ont bouleversé le paysage électoral en 2023. La participation (46,6 %) est restée proche de celle observée en 2019 (45,1 %) et les grands rapports de force entre partis ont peu évolué. Cette stabilité apparente masque toutefois des mouvements plus importants à l’échelle individuelle. Une des crises a poussé des électrices et électeurs vers les urnes, tandis qu’une autre les en a éloignés. Au final, ces effets opposés se sont largement compensés.
La pandémie a éloigné certains électeurs des urnes
La pandémie de COVID-19 est la crise qui a le plus marqué les élections fédérales. Les personnes qui considéraient la pandémie comme l’un des principaux problèmes politiques du pays étaient moins susceptibles de participer aux élections fédérales de 2023. Plus précisément, parmi les citoyens ayant voté en 2019, ceux pour qui la pandémie était particulièrement importante étaient davantage enclins à s’abstenir quatre ans plus tard.
Ce résultat peut sembler contre-intuitif. On pourrait penser qu’une crise aussi importante suscite davantage d’engagement politique. Nos résultats suggèrent plutôt qu’elle a pu produire une forme de fatigue politique. Entre les débats sur les mesures sanitaires, les restrictions et les votations fédérales liées au COVID-19, certains citoyens semblent s’être progressivement éloignés de la participation électorale.
La pandémie a également laissé une empreinte sur le vote. Les électeurs qui lui accordaient une forte importance se sont montrés plus enclins à se détourner des partis représentés au Conseil fédéral. Plusieurs années après la pandémie, ses effets politiques restaient donc visibles dans les urnes.
La crise énergétique a produit l’effet inverse
La crise énergétique a suivi une logique presque opposée. Les personnes qui citaient les questions d’énergie parmi les problèmes les plus importants avaient davantage tendance à participer aux élections de 2023. Cet effet apparaît particulièrement clairement chez les abstentionnistes de 2019, plus nombreux à retourner aux urnes lorsqu’ils étaient préoccupés par les enjeux énergétiques.
La crise énergétique est aussi associée à un soutien accru aux partis gouvernementaux. Les électeurs préoccupés par les risques de pénurie ou par les conséquences économiques de la situation étaient davantage susceptibles de voter pour un parti représenté au Conseil fédéral.
Alors que la pandémie semble avoir suscité du retrait et du désengagement chez une partie de la population, la crise énergétique a au contraire renforcé la mobilisation politique.
Une guerre présente dans l’actualité, mais peu dans les urnes
La guerre en Ukraine présente un contraste saisissant. Depuis l’invasion russe de février 2022, le conflit a souvent occupé une place centrale dans l’actualité et suscité d’importants débats politiques, notamment sur la neutralité de la Suisse, par exemple dans le contexte de la reprise des sanctions contre la Russie.
Pourtant, nous ne trouvons pratiquement aucun effet de cette crise sur la participation électorale ou sur le choix de vote en 2023. Les personnes qui considéraient la guerre comme un problème politique important n’ont pas voté de manière systématiquement différente des autres.
Ce résultat rappelle qu’une forte visibilité médiatique ne se traduit pas automatiquement par des conséquences électorales.
Derrière la stabilité, des effets qui se compensent
L’un des principaux enseignements de cette recherche est que les crises ne produisent pas toutes les mêmes réactions politiques. Certaines mobilisent, d’autres démobilisent. Certaines renforcent le soutien aux partis gouvernementaux, tandis que d’autres l’affaiblissent.
Les élections fédérales de 2023 illustrent parfaitement cette réalité. La pandémie a éloigné certains citoyens des urnes et des partis au pouvoir, alors que la crise énergétique a favorisé leur mobilisation et leur soutien. Ces dynamiques opposées expliquent pourquoi les résultats agrégés donnent une impression de stabilité alors même que des changements importants au niveau individuel ont eu lieu sous la surface.
Plus largement, nos résultats montrent qu’il faut se méfier des apparences. Une élection peut sembler peu affectée par les crises lorsqu’on observe uniquement les résultats électoraux finaux. Pourtant, derrière une stabilité apparente se cachent parfois des mouvements électoraux importants, mais qui peuvent finir par s’annuler. Dans le cas des élections fédérales de 2023, les crises ont bien laissé leur empreinte dans les urnes, mais dans des directions opposées.
Cet article est une version courte de:
- Elie Michel et Lukas Lauener (2026). Elections in Times of Multiple crises: Turnout and Vote Choice in the Swiss Federal Elections of 2023. Swiss Political Science Review, Vol. 32, Issue 2.
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