Les outils d’intelligence artificielle (IA) font tomber les barrières linguistiques, mais soulèvent également de nouvelles questions pour l’administration fédérale plurilingue. L’utilisation de ces outils pourrait lisser les particularités culturelles et affaiblir la compréhension mutuelle entre les communautés linguistiques, comme le montre une étude du Centre d’études sur la démocratie d’Aarau (ZDA). Celle-ci met en évidence non seulement les défis mais aussi les avantages liés à l’IA, et formule des recommandations concrètes.
La diversité linguistique fait partie intégrante de l’identité nationale de la Suisse, et le plurilinguisme est un pilier de sa cohésion. L’administration fédérale joue à cet égard un rôle central en communiquant en allemand, en français, en italien et en partie, en romanche. Afin d’être à la hauteur de cette ambition, elle a mis en place divers instruments et réglementations visant à promouvoir et garantir le plurilinguisme, assumant ainsi un rôle d’exemplarité institutionnelle. À l’ère de l’IA, il va de soi que les outils de traduction et les « grands modèles de langage » tels que ChatGPT ont également fait leur entrée dans le travail quotidien de l’administration fédérale. Leur usage modifie toutefois les modalités de production des contenus multilingues.
L’étude de la ZDA intitulée « Intelligence artificielle : impact et conséquences pour le plurilinguisme au sein de l’administration fédérale suisse » a donc examiné les effets de l’utilisation des outils d’IA.
Un avantage avec un « oui, mais »
Le plurilinguisme pratiqué au sein de l’administration fédérale repose sur le fait que les collaborateur·ice·s possèdent de bonnes connaissances dans plusieurs langues officielles. C’est pourquoi des exigences élevées en matière de compétences linguistiques sont posées lors du recrutement ou de la promotion du personnel fédéral. Or ces compétences pourraient progressivement s’éroder si les collaborateur·ice·s ne pratiquaient plus activement les différentes langues nationales. Les outils d’IA permettent des traductions rapides et peu coûteuses et facilitent un travail monolingue dans sa langue officielle de prédilection. Ils peuvent, par ailleurs, également représenter un avantage pour le recrutement, dans la mesure où une maîtrise insuffisante de plusieurs langues officielles ne représenterait plus nécessairement un critère d’exclusion. Une telle évolution comporterait cependant un inconvénient de taille :
La langue deviendrait alors un simple outil de travail perdant ainsi sa fonction fédératrice dont l’administration fédérale est l’incarnation. Les relations entre les communautés linguistiques au sein de l’administration fédérale pourraient en pâtir. Non seulement les différentes formes d’expression, mais aussi les particularités régionales et culturelles des différentes communautés linguistiques deviendraient moins visibles voire disparaîtraient. Et avec elles, la prise en compte des différentes perspectives des diverses régions du pays sur certains thèmes politiques.
Sans protection explicite, la dimension culturelle du plurilinguisme serait reléguée au second plan et la langue réduite à un simple outil de communication fonctionnel. « L’administration fédérale dispose certes d’un cadre réglementant l’utilisation de l’IA, mais celui-ci ne tient pas explicitement compte des aspects liés au plurilinguisme, créant ainsi une zone grise dans laquelle les pratiques linguistiques se plient avant tout aux impératifs d’efficience », résume la co-auteure Marine Benli-Trichet.
Principales conclusions de l’étude
Les outils d’IA destinés à la traduction et à la production de textes sont aujourd’hui régulièrement utilisés au sein de l’administration fédérale. Les règles en vigueur concernant ces outils sont toutefois en retard par rapport à leur utilisation effective.
L’étude montre en outre que si les collaborateur·ice·s francophones et italophones de l’administration fédérale peuvent certes travailler plus facilement dans leur langue officielle de prédilection grâce aux outils d’IA, les performances de ces technologies varient selon la langue. Ainsi, l’allemand et le français sont traduits de manière nettement plus fiable que l’italien et le romanche. De telles asymétries technologiques ont pour conséquence que l’allemand, et parfois même l’anglais, sont plus souvent utilisés comme langues de référence pour les traductions. Les spécificités terminologiques de la Suisse constituent un autre défi. Celles-ci sont souvent ignorées par les outils d’IA, car ils ont été entraînés sur des textes provenant d’Allemagne, de France ou d’Italie. En conséquence, les francophones et surtout les italophones se retrouvent souvent contraints de travailler avec des traductions IA imprécises, plutôt que de pouvoir s’appuyer sur des textes originaux souvent plus précis.
Opportunités et défis
L’utilisation d’outils d’IA soulève de nouveaux enjeux pour préserver la compréhension mutuelle entre les communautés linguistiques. L’étude pose ainsi la question du rôle que la Confédération entend jouer dans la gestion du plurilinguisme à l’ère de l’IA. Elle formule une série de recommandations sur la manière dont l’administration fédérale pourra tirer parti des avantages qu’offre l’IA tout en répondant proactivement aux nouveaux défis que pose cette technologie.
- Définition d’un cadre régissant l’interaction entre l’IA, les exigences linguistiques et le droit ;
- Garantie d’une couverture linguistique équilibrée des outils d’IA au sein de l’administration fédérale ;
- Renforcement de la sensibilisation linguistique et culturelle des cadres intermédiaires ; Actualisation régulière de l’analyse de l’impact des outils d’IA linguistiques sur le plurilinguisme au sein de l’administration fédérale.
« L’intelligence artificielle transforme en profondeur les enjeux du plurilinguisme en Suisse, entre nouvelles opportunités et défis majeurs. L’étude pilote met en lumière des orientations stratégiques fiables et confère à l’administration fédérale un rôle pionnier en tant que laboratoire à l’ère de l’IA. Face à ces mutations, une question s’impose : quel prix sommes-nous prêts à payer pour préserver la cohésion nationale et la richesse linguistique de la Suisse ? », souligne Nicoletta Mariolini, Déléguée fédérale au plurilinguisme.
L’étude a également vocation à servir de point de départ pour de nouvelles analyses, tant au sein qu’en dehors de l’administration fédérale, afin d’appréhender les opportunités et les défis que l’IA représente pour la Suisse plurilingue.
L’étude repose sur une analyse de la littérature spécialisée, une analyse documentaire ainsi que deux tables rondes avec des représentant·e·s de l’administration fédérale.
Elle a été menée entre juillet 2025 et février 2026. Les résultats seront présentés au public le 16 juin 2026 et analysés de manière approfondie sous l’angle linguistique, politique et communicationnel lors d’une table ronde.
Télécharger l’étude
Contact pour toute question
Dr. Marine Benli-Trichet, marinecharlotte.trichet@zda.uzh.ch 076 574 27 06 (FR)
Prof. Daniel Kübler, Daniel.Kuebler@zda.uzh.ch 078 815 67 60 (DE, FR, IT)
Prof. Dr. Nenad Stojanović, 076 558 55 41 (IT, FR, DE)
Le Centre d’études sur la démocratie d’Aarau est un centre de recherche scientifique soutenu par l’Université de Zurich, la haute école spécialisée de Suisse du Nord-Ouest, le canton d’Argovie et la ville d’Aarau. Il mène des recherches fondamentales et traite des questions d’actualité relatives à la démocratie, à l’échelle régionale, nationale et internationale. www.zdaarau.ch
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