Qui devrait décider en Suisse ?  Des citoyen-ne-s en quête d’alternatives

Jessica Rosco, Oscar Mazzoleni
25th September 2026

Qui devrait prendre les décisions politiques plus importantes en Suisse : les responsables politiques élus, les citoyens ordinaires, les experts ou les chefs d’entreprise ? À partir des données Selects 2023, notre étude montre que ces préférences sont largement associées à la confiance politique, au rapport à la science, ainsi qu’aux orientations partisanes des citoyennes et citoyens.

Introduction

Qui devrait prendre les décisions politiques majeures en Suisse : les élu-e-s, les citoyen-ne-s ordinaires, les expert-e-s ou les chef-fe-s d’entreprise ? Cette question est centrale à une époque où la politique peine parfois à répondre aux attentes citoyennes. Elle l’est d’autant plus dans un pays marqué par un usage intensif de la démocratie référendaire et par un système de milice qui favorise l’accès aux fonctions électives de profils issus du monde économique. Les données collectées par Selects après les élections fédérales de 2023 montrent que les réponses à cette question des citoyen-ne-s suisses sont étroitement liées à des facteurs politiques et partisans.

Trois préférences principales

 Réalisé sur la base d’une analyse statistique des profils latents, le Graphique 1 montre trois principaux profils de citoyen-ne-s : le groupe de ceux et celles qu’on peut qualifier de « traditionalistes représentatifs » (18,9 %), qui continuent à considérer les représentant-e-s élu-e-s comme les décideurs les plus légitimes. En contraste avec ce premier groupe, émergent celui des « citoyen-ne-s orienté-e-s vers les expert-e-s », c’est-à-dire le groupe – majoritaire (51,5 %) – qui souhaiterait confier les décisions importantes surtout à des experte-e-s indépendant-e-s ; enfin, le groupe des « démocrates directs » (29,6 %), qui estiment que les citoyen-ne-s ordinaires seraient mieux placés pour prendre des décisions importantes. Par ailleurs, la préférence pour les chef-fe-s d’entreprise semble jouer un rôle plutôt marginal.

Ces trois types de préférence reflètent des opinions politiques différentes sur le gouvernement et la démocratie suisse. Comparés aux « traditionalistes représentatifs », les deux groupes favorables à des décideurs alternatifs – qui mettent l’accent sur les expert-e-s et les citoyen-en- s – expriment davantage de méfiance envers le gouvernement fédéral et une plus grande insatisfaction à l’égard du fonctionnement de la démocratie suisse. De plus, le groupe des « citoyen-ne-s orienté-e-s vers les expert-e-s » affichent des niveaux élevés de confiance envers les scientifiques et seulement une ouverture modérée à des formes de leadership fort. À l’inverse, « démocrates directs » accordent moins de confiance à la science et se montrent plus réceptifs à l’idée d’un leadership qui serait légitimé à contourner les règles démocratiques.

Graphique 1 : Préférences des trois profils pour différents types de décideurs (N = 4 705)

Figure: Sophie De Stefani, DeFacto.

Préférences sur les décideurs et orientations partisanes

Les trois types de préférences sur les décideurs sont associés à des orientations partisanes relativement distinctes. Nos résultats montrent que les « traditionalistes représentatifs »  – ceux et celles qui continuent à privilégier les représentant-e-s élu-e-s plutôt que des décideurs alternatifs – tendent à soutenir principalement les partis modérés, du centre-droit aux socialistes : le PLR/FDP, Le Centre et le PS/SP. Le groupe de « citoyen-ne-s orienté-e-s vers les expert-e-s », sont quant à eux davantage enclins à soutenir les partis progressistes et écologistes, non seulement le PS/SP mais également les Vert-e-s et les Vert’libéraux. Cette orientation reflète une confiance plutôt élevée accordée à la science et aux compétences spécialisées. En ce qui concerne le groupe des « démocrates directs », deux sous-groupes, caractérisés par des orientations partisanes distinctes, émergent : d’une part, ceux et celles qui rejettent l’idée d’un leadership fort et tendent à soutenir les partis progressistes et écologistes. De l’autre, ceux et celles qui combinent la préférence pour un pouvoir décisionnel fort des citoyens et le soutien à un leadership également fort avec une propension à voter pour l’UDC/SVP. Par ailleurs, indépendamment des préférences pour le type de décideur, le soutien à un leader fort augmente systématiquement la probabilité de voter pour l’UDC/SVP.

Conclusion

Nos résultats montrent que les citoyen-ne-s suisses ont des visions différentes lorsqu’il s’agit de savoir qui devrait décider sur des questions politiques importantes. La préférence pour les responsables politiques traditionnels est largement dépassée par une préférence envers des « expert-e-s indépendant-e-s », mais également, même si en moindre mesure, par le rôle central des citoyen-ne-s dans la décision. Ces visions sur la responsabilité décisionnelle sont associées aux degrés variables de confiance envers le gouvernement et la science, ainsi qu’à des orientations partisanes différentes. Ce que cette analyse montre est que l’insatisfaction et la polarisation politiques tendent à s’ancrer dans des attentes contrastées sur le profil des ceux et celles qui devait décider des destins du pays.

Étude électorale suisse Selects
Cet article fait partie d’un numéro spécial de la Revue Suisse de Science Politique consacré aux élections fédérales 2023. Les contributions se basent essentiellement sur les données de l’étude électorale suisse Selects qui examine le comportement électoral des citoyennes et citoyens suisses lors des élections nationales depuis 1995. Selects est financée par le Fonds national suisse et réalisée par FORS à Lausanne. Toutes les données sont librement accessibles à des fins scientifiques sur la plate-forme SWISSUbase. Le numéro spécial a suivi le processus standard d’évaluation par les pairs pour la publication d’articles scientifiques.

Cette contribution est un résumé de l’étude suivante :


Image: unsplash.com