Renoncer aux questionnaires papier : une bonne idée ?
Jan-Erik Refle, Lukas Lauener, Annika Lindholm
1st August 2026

Les enquêtes en ligne sont aujourd’hui de plus en plus utilisées. Elles coûtent nettement moins cher que les questionnaires papier et correspondent aux habitudes actuelles de participation, une évolution encore renforcée par la pandémie de COVID‑19. Cependant, on ne sait pas encore avec certitude si la qualité des informations recueillies reste comparable. Dans notre article, nous nous sommes posé la question suivante : quel serait l’impact de la suppression de la possibilité de participer à l’enquête sur papier ?

Les questionnaires papier sont encore souvent utilisés, comme c’est le cas de l’étude électorale suisse (Selects), qui utilise une stratégie appelée « push‑to‑web ». Les personnes sont d’abord invitées à répondre en ligne et ne reçoivent le questionnaire papier qu’après plusieurs rappels. En général, on sait que les personnes qui répondent sur papier sont plutôt plus âgées et moins engagées politiquement.
Ce que montrent les données entre 2019 et 2023
En comparant les enquêtes post-électorales Selects de 2019 et de 2023, plusieurs résultats intéressants apparaissent. D’un côté, le questionnaire papier continue d’apporter une certaine valeur ajoutée pour atteindre des groupes spécifiques. De l’autre côté, la sous‑représentation des groupes de personnes qui préfèrent répondre sur papier est nettement plus faible en 2023 qu’en 2019. Cela amène à se demander si le maintien du questionnaire papier, beaucoup plus coûteux, est encore vraiment rentable.
Les différences qui persistent concernent surtout l’âge, la taille du ménage (notamment les personnes vivant seules), les connaissances politiques, et, dans une moindre mesure, certains choix de vote.
L’âge : un problème de moins en moins central
Le argument principal en faveur du papier concerne souvent les personnes âgées. En effet, les personnes âgées de 75 ans et plus sont encore moins bien représentées dans les enquêtes en ligne. Toutefois, ce problème devient moins important avec le temps : les personnes âgées, mais celles qui n’ont pas encore 75 ans aujourd’hui, utilisent de plus en plus I’internet et se rapprochent des moyennes observées dans la population en ce qui concerne leur représentation dans les enquêtes en ligne.
Cela signifie que, pour les prochaines enquêtes Selects (par exemple, l’enquête post-électorale de 2027), la collecte de données entièrement en ligne devrait produire des résultats solides et représentatifs pour la majorité de la population. Le questionnaire papier reste probablement surtout utile surtout pour les personnes âgées de 75 ans et plus, mais son rôle comme outil général de correction de la sous‑représentation des personnes âgées dans les enquêtes en ligne va davantage diminuer.
D’autres groupes restent plus difficiles à atteindre en ligne
En revanche, l’âge n’explique pas tout. Le questionnaire papier reste utile pour mieux inclure les ménages d’une personne vivant seule et les personnes ayant de faibles connaissances politiques.
Concernant la participation électorale et le choix de vote, les différences entre le papier et le web sont déjà aujourd’hui limitées. Le cas des électeurs de l’UDC est toutefois révélateur : l’enquête en ligne tend à les sous‑représenter, tandis que le questionnaire papier les sur‑représente légèrement.
Peut-on corriger ces biais autrement ?
Certains déséquilibres peuvent être corrigés relativement facilement à l’aide de pondérations statistiques, par exemple en tenant compte de l’âge. Mais si l’objectif est d’étudier des groupes spécifiques, comme les personnes peu politisées, le questionnaire papier peut encore jouer un rôle important. L’essentiel est donc de distinguer ce qui peut être corrigé statistiquement de ce qui nécessite réellement un mode de collecte de données différent.
Vers des enquêtes entièrement en ligne ?
Une solution intermédiaire pourrait consister à réserver le questionnaire papier uniquement aux personnes âgées (par exemple, de 75 ans et plus). Cela permettrait de réduire certains coûts logistiques, mais non pas ceux liés à la conception du questionnaire papier lui‑même. Alternativement, les ressources libérées par la réduction de l’usage du papier pourraient être utilisées pour mieux cibler et motiver les personnes âgées à répondre sur le web, ainsi que celles qui sont moins intéressées par la politique.
Même si les résultats de nos analyses concernent la Suisse et doivent être généralisés avec prudence, ils montrent l’importance d’évaluer régulièrement le rapport coûts‑bénéfices des différents modes d’enquête. Dans le cas de Selects, l’existence d’un échantillonnage national fiable facilite le recours à des enquêtes exclusivement en ligne.
| 2019 | 2023 | |
|---|---|---|
|
Pourcentage de personnes ayant utilisé la version papier
|
18.2% | 10.4% |
|
Groupes d’age |
45–54 ; 55–64 ; 65–74 ; 75+ |
55–64 ; 75+ |
|
Sexe
|
Femmes | – |
|
Éducation |
Faible niveau |
– |
|
Taille du ménage |
– |
1 personne |
|
Langue parlée à la maison |
Français |
– |
|
Vote (partis) |
N’a pas voté ; UDC ; autres petits partis
|
Autres petits partis |
|
Connaissance politique |
Faible niveau | Faible niveau |
Note: Le tableau se base sur les régressions (modèles complets) présentées dans le tableau 3 dans l’article.
Un regard vers l’avenir
Il reste quelques incertitudes : on ne sait pas encore si l’essor des enquêtes en ligne va se poursuivre ou si une partie des répondants restera durablement attachée au papier. Quoi qu’il en soit, la diversification des modes de collecte de données a aussi ses limites. Compte tenu des économies possibles avec des enquêtes uniquement en ligne, il pourrait être plus efficace de réinvestir ces ressources dans d’autres stratégies, comme de meilleures incitations à participer ou des invitations mieux ciblées. Dans cette perspective, les avantages des enquêtes en ligne en mode unique et notamment avec un échantillonnage national fiable pourraient désormais dépasser ceux des enquêtes en mode mixte.
Cet article est une version courte de:
- Refle, Jan-Erik, Lukas Lauener et Annika Lindholm (2026). Representativeness and Mode Effects in the Swiss Election Study (Selects): Are Paper Surveys Still Relevant? Swiss Political Science Review, Vol. 32, Issue 2.