Opinions plus tranchées, citoyen-nes plus engagé-es : le paradoxe de la polarisation politique en Suisse

Ursina Kuhn, Lionel Marquis, Nicolas Vos
17th March 2026

La polarisation politique ne se limite pas à diviser les opinions : elle transforme aussi l’engagement citoyen. Une étude de Ursina Kuhn et Lionel Marquis, à l’Université de Lausanne, montre que les personnes aux positions idéologiques tranchées participent davantage à la vie politique tout en se montrant un peu plus critiques envers les institutions.

Mesurer la polarisation, sans la figer

Ursina Kuhn et Lionel Marquis ont analysé les trajectoires politiques de plus de 28 000 citoyennes et citoyens depuis 1999 grâce au Panel suisse de ménages. Chaque année, les participant·es indiquent leur position sur l’axe gauche-droite et leur proximité partisane, tandis que tous les trois ans sont mesurés l’intérêt pour la politique, la participation aux votations, la fréquence des discussions politiques et la confiance dans le Conseil fédéral. L’intérêt principal de cette approche réside dans sa dimension temporelle : elle permet de suivre l’évolution des opinions individuelles plutôt que de se limiter à un instantané.

Contrairement à la vision classique de la polarisation comme un écart entre des groupes, les chercheur·es l’envisagent comme une trajectoire individuelle. Ils observent si une personne s’éloigne du centre politique pour se rapprocher d’un pôle, à gauche ou à droite. Même des glissements subtils, imperceptibles d’une année à l’autre, deviennent mesurables sur deux décennies.

Pour isoler les changements réels dans les opinions d’une personne de ce qui reste constant, comme son année de naissance, son niveau d’études ou son milieu social, l’équipe a recours à des modèles statistiques dits « à effets fixes ». Cette méthode permet de mesurer l’impact de la polarisation sur l’engagement et la confiance politique, sans que ces effets soient brouillés par des caractéristiques personnelles stables.

S’engager davantage, faire un peu moins confiance

Les résultats dessinent un tableau nuancé. Quand une personne adopte des positions plus tranchées, son intérêt pour la politique et sa participation aux votations augmentent, elle participe davantage aux votations, discute plus fréquemment d’enjeux publics avec son entourage et développe une identification partisane plus forte. La polarisation agit comme un révélateur : elle clarifie les choix et souligne l’importance de la politique dans la vie quotidienne.

Dans le même temps, la confiance dans les institutions recule légèrement, mesurée ici par l’évaluation du Conseil fédéral en tant qu’institution. L’effet reste modeste mais constant, suggérant que la politisation intense s’accompagne d’un regard plus critique sur le pouvoir en place. La démocratie gagne en mobilisation ce qu’elle perd, un peu, en adhésion institutionnelle.

Quand la politique se diffuse dans le foyer

L’étude ne se limite pas à l’individu, mais prend en compte l’ensemble des membres d’un même ménage. Elle met en évidence des associations entre les attitudes politiques au sein du foyer : lorsqu’un ou une partenaire adopte un positionnement idéologique plus polarisé, l’autre tend à afficher un engagement politique plus élevé, accompagné d’une légère diminution de la confiance politique. Ces résultats suggèrent que la politisation se déploie dans l’espace domestique en nourrissant les discussions et l’intérêt pour la politique, sans pour autant conduire à une homogénéité idéologique stricte.

Ils soulignent également que la transmission des opinions politiques, notamment entre parents et enfants, ne s’opère ni de manière immédiate ni uniforme, mais se construit progressivement, au fil des expériences de vie, de l’éducation, du contexte social et des interactions avec le monde extérieur.

Distinguer les émotions des convictions

Enfin, les chercheur·es distinguent la polarisation idéologique, liée aux positions et orientations politiques, de la polarisation affective, qui renvoie aux émotions, aux sympathies envers son propre camp et aux antipathies envers les camps opposés. Même en tenant compte de cette dimension affective, les effets de la polarisation idéologique demeurent : elle est associée à un engagement politique accru, tout en s’accompagnant d’une légère baisse de la confiance politique. Cette distinction est essentielle : elle montre que toutes les formes de polarisation ne se confondent pas.

La radicalisation des convictions ne relève pas uniquement d’une dynamique émotionnelle, mais structure aussi une participation plus intense et durable à la vie publique.

Polarisation et démocratie : un paradoxe mobilisateur

La polarisation en Suisse, souvent perçue comme une menace, révèle également un paradoxe : elle mobilise et politise, tout en incitant à une réflexion critique sur les institutions. Observer ces dynamiques sur le long terme permet de mieux comprendre comment la démocratie se construit non seulement dans les urnes, mais aussi dans les salons, les foyers et les conversations quotidiennes. À mesure que la polarisation évolue, la question reste ouverte : jusqu’où ces mouvements idéologiques peuvent-ils façonner la démocratie suisse de demain ?


Référence

Kuhn U., Marquis L. Does ideological polarization promote political engagement and trust? Evidence from Swiss panel data, 1999–2023. European Journal of Political Research. Published online 2025:1-25. doi:10.1017/S1475676525100248

Image: flickr.com