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S’engager peut changer certaines visions du monde

Gian-Andrea Monsch, Florence Passy, Franziska Ehrler
29th janvier 2019

Lorsqu'une personne s’engage durablement au service d’une organisation environnementale, d’une œuvre d’entraide ou d’un syndicat, il est probable qu'elle en partage les valeurs fondamen¬tales et la vision du monde. On peut toutefois se demander si les membres de telles organisations y adhèrent parce qu'ils en partageaient déjà la philosophie ou s’ils changent de point de vue après y avoir adhéré. La présente analyse montre que les deux cas de figure existent et que les membres dont la philosophie a changé restent ensuite durablement fidèles à leur nouvelle vision du monde.

En 2017, environ un tiers de la population suisse est engagée au service d’associations environne­mentales, d’œuvres d’entraide ou d’organisations syndicales. Cet engagement prend diverses formes : versement de contributions financières, participation aux activités de ces organisations ou exercice de fonctions bénévoles. La plupart du temps, l’engagement est de longue durée, comme le montre notre analyse basée sur les données du Panel suisse de ménages (étude „Vivre en Suisse“). Pour effectuer cette enquête, on a demandé aux mêmes personnes, chaque année, de 1999 à 2009, si elles étaient membres de l’une des organisations faisant l’objet de l’étude.[1]

Cela permet de savoir si, après avoir adhéré à une organisation, les personnes en restent membres ou si elles la quittent après quelque temps. Le graphique 1 montre que, pendant la période examinée, 58 pour cent de la population suisse a été, à un moment donné, membre d’une organisation de ce genre. Si 20 pour cent de ce total sont des personnes ayant résilié leur affiliation après une année, les 38 pour cent restants sont des membres demeurés fidèles à l’organisation durant plusieurs années. Les œuvres d’entraide comptent un peu plus de membres que les organisations environnementales et syndi­cales. La part des affiliations durables est cependant semblable dans tous les types d’organisations et représente un peu moins des deux tiers des personnes interrogées.

Graphique 1: Membres actifs et passifs d’œuvres d’entraide, d’organisations environnementales et de syndicats (entre 1999 et 2009*, en % de la population)

Les membres des œuvres d’entraide, des organisations environnementales et des syndicats appartiennent en majorité à la nouvelle classe moyenne et sont au bénéfice d’une formation supérieure. Ils se distinguent en outre du reste de la population par leurs attitudes en matière de politique et de vie en société. Ayant ainsi tendance à témoigner davantage de confiance à l’égard du gouvernement et de leurs semblables, ils sont aussi plus disposés que le reste de la population à acquiescer aux opinions politiques présentées dans le graphique 2.

Graphique 2: Adoption des opinions politiques suite à l’adhésion (1999-2009 ; part en % de la population)

Source : PSM 1999-2009

Les membres d’œuvres d’entraide ont donc généralement des visions du monde qui diffèrent de celles des personnes non membres de telles associations. Mais à quel moment cette différence apparaît-elle? Est-ce parce que seuls les membres qui partagent déjà les idéologies de l’organisation y adhèrent (autosélection) ou est-ce seulement à la suite de leur adhésion qu’ils adoptent les idéologies de l’organisation, soit sous l’effet de la socialisation, notamment du fait que les membres reçoivent des informations de leurs collègues ou dialoguent avec eux.

L’analyse montre que la majorité partage  les visions du monde d’une organisation avant de devenir membre. Après l’adhésion, la plupart de ces points de vue se montrent invariables à long terme. Mais il y a aussi des personnes qui, avant leur adhésion, ne partageaient pas la vision du monde de la majorité des membres de l’organisation. Dans de tels cas, certains des points de vue examinés indiquent un effet de socialisation prononcé. Par exemple, un an après leur adhésion, les nouveaux membres dont la confiance envers leurs semblables est limitée ont, en moyenne, une confiance beaucoup plus grande sur ce plan.

Dans ce laps de temps, leur intérêt pour la politique augmente également de manière notable. Et environ une personne sur 20 change fondamentalement d’attitude à l’égard des déclarations enregistrées dans le graphique 2. Même une personne sur dix qui, avant son adhésion à l’organisation, se prononçait contre l’augmentation de l’imposition des revenus élevés y est favorable un an après son adhésion. En outre, les changements décrits ici sont durables, c’est-à-dire que les nouveaux membres qui adaptent leur vision du monde le font à long terme.

On peut en conclure que les organisations recrutent surtout des membres qui partagent déjà leur vision du monde. Mais elles peuvent aussi amener les personnes à changer d'avis; surtout ceux qui sont recruté hors de leur groupe cible traditionnel.

Le Panel suisse de ménages („Vivre en Suisse“)
Le Panel suisse de ménages est une étude longitudinale, qui vise à comprendre les changements sociaux et l’évolution des conditions de vie en Suisse. Environ 12’000 personnes sont interrogées chaque année depuis 1999 sur divers sujets : le travail, la famille, l’emploi, les conditions de vie, les revenus, les loisirs, la santé, les relations personnelles, les attitudes, ou encore la politique, etc.

Le Panel suisse de ménages est financé par le Fonds national Suisse de la Recherche scientifique et est menée à FORS, le Centre de compétence suisse en sciences sociales hébergé par l’Université de Lausanne.

 

 


Référence:

Ce texte est largement basé sur la contribution scientifique ci-après. L’article cité fait partie d’un important projet de recherche dont les résultats seront publiés l’année prochaine dans un livre intitulé "Contentious Minds. How Talks and Ties Sustain Activism".

  • Monsch, Gian-Andrea and Florence Passy (2018). Does Commitment Change Worldviews? In : Tillmann, Robin, Marieke Voorpostel et Peter Farago (eds.), Social Dynamics in Swiss Society, Life Course Research and Social Policies 9.

 

 

[1] La question de l'adhésion a été posée chaque année jusqu'en 2009 ; depuis 2009, elle ne l'est que tous les trois ans. Pour des raisons méthodologiques, nous nous limitons donc ici à la période allant jusqu'en 2009. Mais comme il n'y a pas eu de changements majeurs dans le nombre de membres des organisations par rapport aux chiffres actuels, nous supposons que les résultats seraient très similaires aux chiffres plus récents.

 

Photo: pixabay.com