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Le vote socialiste entre «anciens» et «nouveaux» travailleurs

Line Rennwald
13th octobre 2015

La composition de l’électorat du Parti Socialiste a été marquée par des changements importants depuis les années 1970. Le PS a perdu du soutien dans sa base ouvrière traditionnelle. Il reste cependant fort parmi les ouvriers syndiqués, les salariés, et les spécialistes socio-culturels.

 Le vote socialiste entre «anciens» et «nouveaux» travailleurs

Comment la base socioprofessionnelle du vote socialiste s’est-elle modifiée ces dernières décennies en Suisse et dans quelle mesure le PS conserve-t-il son ancrage ouvrier? Le soutien des ouvriers pour les partis socialistes a représenté l’une des expressions du clivage de classe en Europe de l’Ouest. S’intéresser aux transformations du vote ouvrier, c’est donc poser une question classique de sociologie électorale. En même temps, il n’est pas exagéré de dire que cette question est devenue ces dernières années un enjeu politique, car elle sert souvent de ressource rhétorique aux partis politiques. C’est particulièrement le cas des partis de droite dure qui n’hésitent pas, dans certains pays en tout cas, à se targuer d’être des partis ouvriers. En même temps, il n’est pas rare d’entendre dans les médias des références au côté «gauche caviar» de l’électorat socialiste. Mais qu’en est-il réellement?

Un profil de classe en changement

Il est possible d’évaluer l’évolution du profil de classe du parti socialiste grâce à des enquêtes électorales dont les premières remontent en Suisse aux années 1970. Nous pouvons observer dans quelles classes le PS est surreprésenté ou sous-représenté, et donc mettre en évidence ses zones de force et de faiblesse au sein de l’électorat. Pour ces analyses, nous utilisons un schéma des classes sociales développé par le sociologue suisse Daniel Oesch (2006) qui permet d’établir des différences fines au sein des classes moyennes salariées et du prolétariat.

Comme le montre le graphique 1, au début des années 1970 (enquêtes de 1971 et 1975 fusionnées), le PS est clairement surreprésenté chez les ouvriers : il obtient 38% des voix de cette classe, alors qu’en moyenne il ne rassemble que 24% des voix dans l’ensemble de l’électorat. Une telle surreprésentation ne se retrouve plus en 2011 : il obtient 16% des voix des ouvriers, contre presque 19% dans l’ensemble de l’électorat. Un changement majeur s’est donc produit en ce qui concerne le soutien auprès des ouvriers. Cela ne veut toutefois pas dire que le PS est devenu un parti des classes moyennes, ou bien un parti attrape-tout qui trouverait un soutien moyen dans toutes les classes sociales. Le PS continue d’être surreprésenté dans des segments bien spécifiques de l’électorat.

C’est chez les salariés avec un niveau de formation tertiaire dans les domaines du social, de la culture et de la formation que le PS est le plus clairement surreprésenté, avec 31% des voix. On retrouve dans cette catégorie notamment les enseignant-e-s, les infirmier-ère-s, les travailleur-euse-s sociaux-ales, etc. Par contre, le PS reste clairement sous-représenté chez les indépendant-e-s et employeur-e-s, ainsi que chez les salarié-e-s actifs dans les domaines du management, tels que les cadres et les spécialistes financiers par exemple. Le PS n’est pas spécialement surreprésenté chez les spécialistes techniques, mais une analyse complémentaire montre qu’il l’est auprès du sous-groupe des techniciens (par exemple informaticiens de support, conducteurs de train, dessinateurs techniques, etc.), alors qu’il est sous-représenté chez les ingénieurs.

Graphique 1: Vote pour le parti socialiste selon la classe sociale en 2011 et 1971/75 (en %)

C’est l’UDC qui a profité du déclin du vote ouvrier socialiste. Dès le milieu des années 1990, l’UDC a réussi à ajouter à sa base traditionnelle des petits indépendants et des agriculteurs de nouveaux soutiens auprès des ouvriers et des autres segments des classes populaires. Certes, le vote ouvrier à droite a toujours existé en Suisse, mais si l’on compare les changements entre les années 1970 et les années 2000, c’est le PS qui perd le plus clairement dans ce milieu, et pas le PDC ou le PRD. Cependant, ces résultats portent sur l’ensemble de l’électorat d’un parti. Nous ne pouvons donc pas en déduire que ce sont les mêmes personnes qui votaient PS dans les années 1970 qui votent pour l’UDC quarante ans plus tard. D’ailleurs, étant donné que ces changements s’inscrivent dans une durée relativement longue, il est assez probable qu’il s’agisse d’électeurs différents.

Des éléments de continuité dans la base sociale du PS

Les changements dans la base sociale de l’électorat socialiste sont donc importants. Il s’agit de ruptures. Mais en même temps, il est intéressant de considérer la continuité entre «l’ancien» et le «nouvel» électorat du PS. On peut mentionner trois éléments :

  • Premièrement, les spécialistes des domaines sociaux, culturels et techniques, comme les ouvriers, sont des salariés, et ils continuent dans ce sens d’avoir des intérêts différents de ceux des indépendants et employeurs.

  • Deuxièmement, les spécialistes des domaines sociaux et culturels sont aujourd’hui l’un des groupes les mieux organisés sur le plan syndical en Suisse (cf. Oesch, 2008). Généralement, l’organisation syndicale reste un élément déterminant pour le vote socialiste. Le PS conserve par exemple son ancrage chez les ouvriers syndiqués (avec 37% des voix), alors que l’UDC trouve un terreau fertile chez les ouvriers non syndiqués (avec 41%).

  • Troisièmement, le PS est relativement fort chez les spécialistes socio-culturels dans les années 1970 déjà, notamment chez les enseignant-e-s. Ceux-ci constituent d’ailleurs depuis longtemps une profession relativement bien représentée parmi les membres du PS (voir par exemple l’étude de Wicki 2007 sur le cas vaudois).

Dans une société où les professions fortement qualifiées prennent une place croissante dans la structure de l’emploi, le parti socialiste devient toujours plus le parti des «nouveaux» travailleurs, qui disposent de formations supérieures. Le milieu social qui forme aujourd’hui l’ossature du vote socialiste en Suisse partage des similitudes avec le milieu ouvrier très qualifié d’autrefois – il était courant de parler d’« aristocratie ouvrière » pour certains métiers (par exemple pour les typographes ou les conducteurs de train). Cependant, un parti ouvrier «moderne» devrait aussi se caractériser par sa capacité à créer des convergences entre son électorat traditionnel et nouveau.

Note: une version longue de ce texte est parue dans l’ouvrage La gauche fait le poing, Textes réunis par Jean-Claude Rennwald, Editions Favre (2015), pp. 283-290.

 


Références (mention dans le texte):

  • Oesch, Daniel (2008). Les syndicats en Suisse de 1990 à 2006: stratégies, fusions et évolution de leurs effectifs. USS-Dossier 51, Union syndicale suisse, Bern.

  • Oesch, Daniel (2006). Redrawing the Class Map. Stratification and Institutions in Britain, Germany, Sweden and Switzerland. London: Palgrave Macmillan.

  • Wicki, Julien (2007). "On ne monte pas sur les barricades pour réclamer le frigidaire pour tous" : histoire sociale et politique du parti socialiste vaudois (1945-1971). Lausanne: Ed. Antipodes.

Photo: Parti socialiste suisse